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Montréal, le 30 Août 2007
-Féministe et musulmane


Montréal, le 29 Août 2007
-De l'islamophobie au capital politique


Montréal, le 17 Juin 2007
-Entrevue avec Prof. Tariq Ramadan


Montréal, le 21 Avril 2007
-Entrevue avec Prof. Tariq Ramadan


Montréal, le 03 Avril 2007
-Entrevue avec Prof. Tariq Ramadan


Montréal, le 12 Mars 2007
-Les deux attitudes


Montréal, le 10 Février 2007
-Pour un « nous » concitoyen


 

Montréal, le 30 Août 2007

-Féministe et musulmane

Par Leila Bedeir

 

 

« Au moment où les femmes commencent à prendre part à l'élaboration du monde, ce monde est encore un monde qui appartient aux hommes : ils n'en doutent pas, elles en doutent à peine. Refuser d'être l'Autre, refuser la complicité avec l'homme, ce serait pour elles renoncer à tous les avantages que l'alliance avec la caste supérieure peut leur conférer. L'homme-suzerain protègera matériellement la femme-lige et il se chargera de justifier son existence : avec le risque économique elle esquive le risque métaphysique d'une liberté qui doit inventer ses fins sans secours. En effet, à côté de la prétention de tout individu à s'affirmer comme sujet, qui est une prétention éthique, il y a aussi en lui la tentation de fuir sa liberté et de se constituer en chose ; c'est un chemin néfaste car passif, aliéné, perdu, il est alors la proie des volontés étrangères, coupé de sa transcendance, frustré de toute valeur. Mais c'est un chemin facile : on évite ainsi l'angoisse et la tension de l'existence authentiquement assumée. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe)

 

Ces paroles de Simone de Beauvoir, que j'ai découvertes  à l'âge de 25 ans seulement, ont changé ma vie, car pour la première fois, j'avais accès à des mots pour exprimer ce que je ressentais depuis mon enfance : que les rapports entre les hommes et les femmes tels que je les avais connus n'étaient pas des rapports d'égalité et que les femmes sont victimes d'énormes injustices. Toutefois, le contact avec les paroles de Simone de Beauvoir et avec celles d'autres pionnières féministes que j'ai eu le grand honneur de côtoyer n'a pas été important uniquement parce qu'il m'a permis d'articuler ma conscience féministe. Ce moment a été très important aussi, et surtout, parce qu'il ma permis de réaliser que je portais depuis longtemps cette conscience féministe en moi et que j'avais toujours lutté, à ma façon et avec les moyens dont je disposais, contre les injustices qui m'avaient entourée ; que je n'avais pas accepté de me soumettre au lot inférieur que me réservait ma venue au monde dans un clan profondément patriarcal ; que je m'étais rebellée contre l'oppression de ma mère, de mes tantes et de mes cousines chaque fois que j'avais pu et cela au risque de ma propre sécurité psychique et sociale.  

 

À partir de ce moment, j'ai commencé à lire, à discuter et à poser plein de questions. Je me suis appropriée les termes pour dénoncer le patriarcat et j'ai compris qu'il est très difficile d'appartenir à un clan sans vouloir adhérer aux règles patriarcales qui le régissent. Les théories féministes m'ont permis de déconstruire les nombreux mythes qui avaient dicté ma condition de femme jusque là. J'ai commencé à regarder avec une certaine pitié, du haut de mon diplôme universitaire en études féministes, les membres de ma famille et de ma communauté d'origine (surtout les femmes) qui n'avaient pas encore fait ces réalisions  Je prenais pour des auto-aliénées mes consœurs dont l'identité musulmane dépassait l'appartenance culturelle et, sans vouloir me l'avouer, je jugeais très durement ces filles autour de moi qui enfilaient fièrement leur hijab. Comment faire autrement quand une partie importante de mon intégration à la société québécoise avait consisté à rassurer les gens que je côtoyais que même si musulmane, j'étais acceptable, car je ne mettais pas en application la plupart des prescriptions de ma religion ? Comment faire autrement quand le modèle de la femme accomplie véhiculé dans la société dans laquelle je vivais ne ressemblait en rien à celui des femmes de mon entourage?

 

Éventuellement, j'ai découvert que le modèle d'émancipation que j'avais intégré était intimement lié à des pratiques de surconsommation et à un concept de la femme complètement irréaliste et dysfonctionnel. J'ai commencé à réaliser que les prisons patriarcales n'existaient pas uniquement dans les traditions de mes ancêtres mais partout autour de moi, entre autres, dans les revues de mode et dans la publicité, dans le rire embarrassé de ma copine non musulmane qui un jour me présentait à un copain comme «  militante pour les droits de la femme, mais qui se rase », dans l'achat par une autre copine non musulmane d'une robe de mariage de 4000 $, dans l'absence des femmes, même des Québécoises de souche, des postes décisionnels et, finalement, dans l'impossibilité de traiter, dans un séminaire de science politique universitaire, du féminisme au même titre que n'importe quelle autre théorie politique.

 

Ainsi, j'ai réalisé que même ici au Québec et en Occident  où de grands pas vers l'égalité ont été franchis, beaucoup de travail reste à faire. J'ai aussi compris que les thèmes de l'oppression se recyclent de génération en génération et de société en société, mais qu'il n'y a pas un seul féminisme et qu'il y a beaucoup de femmes qui, même si elles ne remettent pas en cause l'objectif de l'égalité, ont choisi de mener la lutte en fonction d'une identité et d'une réalité qui leur sont propres et tout aussi légitimes. Finalement, j'ai compris que de vouloir imposer à une femme les conditions de son émancipation revient à l'emprisonner à nouveau.

 

Il m'a fallu toutes ces expériences et bien d'autres pour réaliser que l'émancipation véritable ne réside pas dans la capacité d'une femme de s'insérer dans un moule prédéfini, mais plutôt dans sa capacité de s'auto-définir. Pour la première fois depuis très longtemps, j'ai pu dépasser mes propres préjugés et véritablement entendre et accepter ce que me disaient mes consoeurs féministes musulmanes pratiquantes qui ne voyaient aucune contradiction entre leur foi et leur liberté. Bien que je ne cesserai jamais de dénoncer le sexisme virulent qui continue de faire des ravages au sein de ma communauté d'origine et de dénoncer les injustices et les inégalités qui sévissent dans les sociétés majoritairement musulmanes, j'ai cessé de croire que mes habits sexy faisaient de moi une femme plus libre que ma petite cousine qui a choisi de porter le hijab. J'ai aussi cessé de croire qu'il y a une différence entre un Québécois de souche qui bat sa femme et un Québécois de confession musulmane qui bat sa femme. À mon avis, le problème n'est pas dans le fait que certaines femmes s'habillent différemment et que leur cadre de référence est religieux. Le problème est plutôt dans le fait qu'il y a encore trop de femmes et trop d'hommes, toutes confessions et cultures confondues, qui vivent dans le déni et l'indifférence et qui tiennent la lutte pour l'égalité pour acquis ou qui refusent de s'y engager.

 

Selon moi, l'important n'est pas que tout le monde s'engage de la même façon à mener une existence authentiquement assumée mais plutôt que tout le monde s'engage.

 

Leila Bedeir, Membre de Présence musulmane

 

 

Montréal, le 29 Août 2007

-De l'islamophobie au capital politique

Par Asmaa Ibnouzahir
Conférence donnée dans le cadre du Forum Social Québécois, qui a eu lieu du 23 au 26 août 2007

J'aimerais commencer par féliciter l'équipe organisatrice de cette belle initiative citoyenne qui est le Forum Social Québécois, et je remercie par la même occasion les responsables de cette conférence pour m'y avoir invitée. Je crois que cet évènement s'inscrit parfaitement dans le contexte social actuel. Plusieurs questionnements se posent présentement quant à la relation avec l'Autre et la place de la diversité dans notre société; mais ces questionnements ne sont malheureusement pas souvent posés sur des tribunes qui permettent un échange sain et réfléchi et une tentative de rapprochement. Je crois alors que le FSQ est, et sera pour les prochaines années si l'expérience se répète, une très bonne occasion pour les Québécoises et Québécois de toutes origines et croyances confondues d'échanger pour apprendre à se connaître et à mieux vivre ensemble.

 

Ces initiatives doivent aussi permettre d'accepter la nature dynamique de notre tissu social; c'est-à-dire qu'avec la mondialisation, la composition de notre société, et de plusieurs autres à travers le monde, change plus que jamais; on est alors appelé à fournir des efforts supplémentaires pour apprendre à vivre avec un Autre qui est différent, mais qui nous ressemble aussi sur plusieurs points de vue, et partager un certain espace avec lui. Il est important aussi d'insister sur le fait que dans une même société, il ne doit pas avoir différents statuts entre les citoyens. Je dis ça, parce qu'on a souvent tendance à parler des Québécois et des Autres, ou de la majorité et des minorités. Ces appellations encouragent une certaine croyance que ces Autres n'ont pas leur mot à dire quant aux décisions qui se prennent pour la société québécoise. Ces Autres, qu'on appelle aussi les immigrants, sont toujours perçus comme des étrangers à la société. Ce problème est peut-être dû à la définition-même du mot « immigrant ». Quand on regarde comment ce terme a été défini dans le document de consultation de la commission Bouchard-Taylor, par exemple, c'est « une personne établie sur un territoire national, mais née à l'extérieur ». Donc, ton statut d'immigrant te colle à la peau toute ta vie. J'ai posé cette question à Messieurs Bouchard et Taylor lors d'une rencontre et ils m'ont répondu que c'était la définition démographique. Mais je crois que le problème se situe au niveau de l'effet que cette définition a dans l'imaginaire populaire. En se limitant à une définition comme celle-là, on néglige tous les phénomènes sociaux qui font que le tissu de la société est constamment en changement ; le métissage par exemple. Les juifs, les italiens ou les grecs sont ici depuis très très longtemps. Il y a eu beaucoup de métissage qui s'est fait avec la population locale ; alors, où pourrait-on les situer dans le concept de l'immigration ? Selon moi, un immigrant est une personne qui arrive pour s'établir sur une nouvelle terre d'accueil et le processus d'immigration finit dès lors que cette personne entre dans la société, fréquente ses institutions et y contribue par son travail, son argent et ses enfants. Cette personne est alors aussi responsable de l'avenir du Québec que n'importe quel autre citoyen, et elle a autant de droits dans les prises de décision quant à la voie dans laquelle elle veut voir la société se diriger. Ça, c'est une citoyenneté complète qui s'affirme.

 

L'autre problème est dans l'appellation de minorités et majorité. Premièrement, on ne sait jamais de quelle majorité on parle. Quand on parle de majorité francophone, on oublie que plusieurs Québécois d'origine maghrébine sont parfaitement francophone, et feraient alors partie de cette majorité. Quand on parle de majorité chrétienne, on oublie que plusieurs Québécois d'origine arabe par exemple, ou encore sud-américaine ou haïtienne, font partie de cette majorité. Alors, le concept de majorité est encore là très confus. En plus, utiliser constamment la terminologie majorité versus minorités, créé une autre perception dans l'imaginaire populaire qu'il y a différents niveaux de citoyenneté; qu'il existe une citoyenneté majoritaire, qui serait détentrice du droit de décision sur ce que le Québec veut, et une citoyenneté minoritaire qui doit se plier à cette majorité. Le troisième problème qu'on a avec cette appellation est du côté de ces « minorités ». S'identifier toujours soi-même comme minorité développe un réflexe et un discours teint de repli identitaire, de victimisation et de démission sociale. Il faudrait alors lutter pour encourager les gens à sortir de cette boîte dans laquelle on les classe, ou ils se classent eux-mêmes et réclamer leur citoyenneté intégrale et participative. On pourrait même à la limite appliquer cela à l'échelle nationale. On a constamment tendance à nous présenter au Québec, comme étant une nation minoritaire dans la majorité anglophone nord-américaine. On a tendance à légitimer nos propos et attitudes en tant que société québécoise par notre statut de minorité. Résultat : une tendance encore une fois, à la victimisation et au repli identitaire.

Évidemment, toutes ces appellations et cette confusion dans la terminologie alimentent la dichotomie du Nous et du Eux. Et on oublie de se poser la question, qui va-t-on inclure dans le Nous? Quand est-ce que le Eux deviendra un Nous? Après 10 ans, 100 ans ou si tu as manqué le bateau, tu ne le seras jamais !

 

Ce problème est devenu encore plus visible lors du débat sur les accommodements raisonnables : « Ils viennent chez Nous », ou encore « Nous, quand on va chez Eux », ou « Ils sont de la visite ». Tout de suite, on divise la société en deux clans, un qui dérange et l'autre qui décide ! L'effet que ça a eu aussi c'est que le débat est devenu axé sur Autre essentiellement différent, surtout un Autre religieux, et surtout musulman, et encore surtout femme voilée. Alors, que les chiffres, dont on n'entend pas très souvent parler, disent qu'entre 2000 et 2005, de toutes les plaintes reçues par la Commission des droits de la personne au Québec, 2 % seulement concernaient la religion. Et de ce nombre, moins du 1/3 concernait un accommodement raisonnable. Et de ce petit chiffre, la majorité des plaintes venaient des protestants et des témoins de Jehovah ! Alors, on est très loin de l'invasion de ces immigrants intégristes qui viennent nous imposer leurs valeurs !

La commission a élargie l'interprétation de son mandat pour y inclure la question de l'immigration. La crainte avec ça c'est au niveau des raccourcis qui vont se faire dans les débats, dans lesquels le lien accommodement raisonnable - immigration - problème sera facile à faire.

 

La commission a aussi décidé d'inclure le débat sur la laïcité. Là encore, il y a une très grande confusion quant à la définition du mot Laïcité. La commission la définit selon trois visions :

Laïcité

Principe de séparation de l'État et des Églises.

Laïcité ouverte

Forme de laïcité visant à bannir la religion des institutions relevant de l'État, tout en y admettant certaines manifestations du religieux (par exemple, dans les écoles et les hôpitaux, celles qui sont le fait des élèves ou des patients).

Laïcité intégrale (ou radicale)

Forme de laïcité visant à bannir toute manifestation de la religion des institutions relevant de l'État ou même dans l'ensemble de la sphère publique, pour la confiner entièrement dans la sphère privée.

 

Le discours qu'on entend souvent nous rappelle plus cette dernière définition, et qui est celle vécue en France, par exemple. Mais ce qu'on oublie de préciser, c'est que si la laïcité est la non-ingérence des institutions religieuses dans les affaires de l'État; c'est également la neutralité de l'État par rapport aux affaires religieuses, c'est-à-dire que l'État ne doit pas se définir comme appartenant à aucune religion ou système de croyances spécifique et doit donc les considérer toutes au même niveau. En d'autres mots, si l'État décide d'effacer toute expression religieuse de l'espace publique, c'est qu'il est en train d'imposer un dogme. Plusieurs juristes ou sociologues ou autres disent maintenant que la laïcité radicale est considérée comme un dogme. Et c'est là, le grand paradoxe. La laïcité est un principe applicable aux institutions et non aux individus. C'est pour cela qu'on ne peut pas parler de société laïque. Il y a une différence entre une société et un état. Selon moi, une société est constituée d'individus, alors qu'un État est constitué d'institutions. On peut parler d'un état laïque, qui serait un état dont les institutions académiques, politiques ou autres n'appartiennent à aucune religion ou croyance spécifique, mais on ne peut pas parler d'une société laïque, dans laquelle on voudrait imposer un système de croyances ou une certaine idéologie à ses individus. Ce dernier cas serait contraire à la liberté religieuse. En passant la liberté religieuse est reconnue non seulement dans les chartes locales, Canadienne et Québécoise, mais également dans la charte universelle des droits de la personne. La liberté de conscience ou la liberté religieuse inclut la liberté de croire, de manifester sa religion et d'en parler publiquement. Alors, on doit faire attention pour ne pas se lancer dans une hiérarchisation des droits et libertés et décider au nom de notre propre conception du monde, quelle liberté est plus importante qu'une autre. Chacun a le droit à sa liberté religieuse tant qu'il ne nuit pas à son concitoyen. Mais il faut faire attention à ça, parce qu'il y en a qui le prennent dans un sens très particulier. Ce que j'entends beaucoup, c'est « quand je vois une femme qui porte le voile, ça m'indispose, ça me choque ». Plusieurs voient ça alors comme une atteinte à leur liberté. Il faudrait plutôt qu'il y ait un travail d'introspection qui se fait pour se dire, si ça me choque tant que ça, c'est peut-être moi qui a un problème quelque part, soit de par mon passé historique social, ou ma perception de cet Autre.

 

L'autre point c'est qu'en disant que la religion doit être confinée à la sphère privée est en soi très complexe. Encore une fois, on doit revenir aux définitions pour s'entendre sur quoi on est en train de parler. On parle d'espace publique et espace privé. C'est quoi l'espace privé ? C'est quoi la limite de l'espace publique ? Plus on essaie d'y répondre, plus on se rend compte que c'est plus complexe que ce qu'on croyait. Ma maison est privée; est-ce que mon corps peut être considéré comme espace privé ? J'imagine que oui. Alors, pourquoi le débat sur le voile?

En plus, la religion étant une affaire individuelle, de quel droit une personne qui n'en n'a pas par exemple, ou pour qui ce n'est pas une priorité dans sa vie, peut décider pour une autre, pour qui la spiritualité a une place importante. C'est comme quand on entend maintenant des personnes parler d'intégration, sans qu'ils n'aient jamais eu à voyager et habiter dans un autre pays. On ne comprend ce qu'implique l'intégration et ses difficultés que lorsqu'on a eu l'expérience de l'immigration ou d'un séjour prolongé dans une société différente. Personnellement, je suis arrivée ici à l'âge de 14 ans, et j'ai vécu durant les 10 premières années ici, ce que plusieurs jeunes et moins jeunes parfois, vivent lorsqu'ils décident justement de laisser la religion dans le privé. Pendant cette période, j'étais convaincue qu'on ne pouvait pas être à la fois de culture québécoise et de religion musulmane. Donc, je me voyais comme musulmane à la maison et québécoise à l'extérieure. Là, on commence à vivre un déchirement. Un déchirement qui va créer une certaine schizophrénie, qui fait que les jeunes jouent des doubles rôles. À la maison, ce sont les jeunes maghrébins ou pakistanais ou autres, dont les parents, par peur de perdre leur culture d'origine, tentent de la rendre encore plus présente et visible. À l'extérieur, ces mêmes jeunes sont des jeunes québécois qui essaient de passer inaperçus et qui ont intégré les grandes lignes de la culture québécoise, tel que ça leur est présenté dans leurs écoles. Il y a alors un clivage qui se creuse entre eux et leurs parents, qui fait qu'ils se sentent de plus en plus étrangers dans leurs propres familles. Ça, c'est à ajouter à tous les défis que tous les adolescents doivent surmonter en général. L'autre point c'est que souvent, on ne voit l'islam, que comme un ensemble de pratiques cultuelles, d'interdictions, de restrictions et d'obligations. Et ça, c'est un problème autant chez ceux qui ne sont pas musulmans que chez les musulmans. On oublie souvent que l'islam est surtout une spiritualité, une foi, un ensemble de valeurs, qui sont communes à plusieurs nations à travers la planète. Quand dans le privé, ma foi m'enseigne le pardon et la générosité, c'est pour pouvoir l'appliquer dans le publique. Quand dans le privé, ma spiritualité m'apprend à équilibrer entre les besoins de mon corps et ceux de mon âme, c'est pour pouvoir en faire un mode de vie. Alors, comment avec tout ça, on pourrait demander tout simplement de laisser la religion dans le privé.

 

Donc, pour revenir à cette période, où justement j'essayais de laisser le plus gros de la religion à la maison, ça a été pour moi une période où au lieu de sentir que je m'intégrais dans la société, je sentais plutôt que je me désintégrais en ma personne parce que j'avais de moins en moins d'intégrité envers les différentes composantes de mon identité. Notre identité n'est pas monolithique; elle est comme un casse-tête composé de différents morceaux selon les différents rôles que nous jouons dans notre vie. C'est-à-dire, on est à la fois femme, d'une telle croyance, professionnelle, fille d'un tel, sœur d'une telle, et chacune de ces sphères définit une partie de notre identité et de notre façon d'être. Le problème est quand on essaie d'ignorer complètement une partie de notre identité au profit d'une autre. Donc, pour moi, il a fallu qu'un moment donné, je m'arrête et je réfléchisse sur la façon avec laquelle j'allais vivre mon identité québécoise musulmane, de quelle façon j'allais construire et surtout personnaliser cette identité. Il me fallait redéfinir mon identité en essayant de me concentrer sur toutes les convergences que pouvaient avoir les principes islamiques et les valeurs québécoises et essayer d'être, non pas une musulmane en Occident ou au Québec, mais une québécoise de confession musulmane. C'est ça le travail important de l'intégration.

 

L'intégration est un processus qui doit évidemment être réciproque; la personne qui arrive a un rôle à jouer, mais la société d'accueil a également ses responsabilités. Pour la personne qui arrive, il est premièrement ESSENTIEL d'apprendre la langue du pays ou du territoire; et ça c'est non-négociable. Je suis complètement contre des personnes qui font le choix de s'établir au Québec et qui refusent de mettre tous les efforts essentiels pour apprendre le français. Mais à part le français, il faut que la personne s'intéresse réellement au Québec, pour comprendre comment les gens y vivent, réfléchissent, etc. Elle doit aussi apprendre à trouver les convergences entre sa culture d'origine ou sa religion et la culture locale, et c'est ça qui aide à dissiper cette dissonance qui se crée autrement, quand on essaie de séparer complètement les deux, et de renier une au profit de l'autre; ce qui mènerait à l'assimilation.

 

Mais il reste qu'il y a un problème majeur, et qui est pour moi un des principaux obstacles à l'intégration; c'est au niveau de l'emploi. On entend les Mario Dumont et les André Drouin de notre société nous parler d'intégration, et comme quoi, il faut que  « ces immigrants qui viennent chez Nous s'intègrent ». Il faudrait voir l'autre côté de la médaille. Un des principaux moyens de l'intégration est l'emploi. Travailler permet, entre autres, d'entrer en contact avec les personnes de l'autre culture, d'échanger avec eux et tranquillement de comprendre la façon de travailler, de vivre, de réfléchir, etc. Une personne qui arrive ici avec des diplômes, et qui est sans emploi pendant des années, et qui finit par accepter un poste dans une épicerie arabe, quelle intégration on va s'attendre d'elle. Quand on refuse de parler et d'insister sur l'existence des phénomènes comme ceux-là, ça devient une tactique très utilisée des politiciens, ici comme ailleurs; c'est-à-dire qu'au lieu d'avouer qu'il y a des lacunes au niveau des systèmes locaux ou des politiques locales qui permettraient une meilleure intégration des immigrants, on va préférer confessionnaliser les problématiques. La même chose est arrivée en France. Quand les jeunes sans emploi et vivant dans des conditions précaires, « parkés » dans des ghettos et faisant face quotidiennement à des arrestations par pur profilage racial; c'est-à-dire que tu as le teint bazané, tu es suspect, et tu es arrêté. Quand ces jeunes qui, en passant, passent leur temps dans la drogue, sont sortis dans la rue en émeute en 2005, le gouvernement français a préféré dire que ce sont les islamistes qui sont derrière ça ! Ici, on préfère dire que les musulmans ont des problèmes d'intégration dans notre société, parce qu'ils sont musulmans, pour ne pas dire que le taux de chômage chez les arabo-musulmans est trois fois plus élevé que la moyenne québécoise, selon les recherches du spécialiste des religions de l'UQAM, Frédéric Castel, qui s'appuie sur le recensement de 2001. Près de 25% des musulmans de 25 à 44 ans sont chômeurs, comparativement à 8% pour le reste de la population, alors qu'ils sont deux fois plus nombreux à avoir un diplôme universitaire.

 

Ça nous amène à parler d'un autre problème qu'on a; on doit ABSOLUMENT apprendre à déconfessionnaliser les phénomènes sociaux et les comportements des personnes qui commettent du tout et n'importe quoi. On oublie que le musulman, est avant tout un être humain et que, quand il commet un acte blâmable, il faut surtout qu'on tente d'analyser cet acte d'une perspective psychologique et non nécessairement religieuse.

 

En gros, quand on veut comprendre l'islam, on se réfère aux textes; quand on veut connaître ou comprendre la réalité des individus musulmans ou des sociétés musulmanes, on les visite, on leur parle et on essaie de dialoguer.

 

 

 

Montréal, le 17 Juin 2007

-Entrevue avec Prof. Tariq Ramadan

Par présence musulmane
suite et fin de l'entrevue

Islam (plus généralement)

 

Question 7 :

 

Dans votre livre, vous demandez à « celui ou celle qui entre dans l'univers de l'islam et cherche a rencontrer et à comprendre le sacre islamique et ses enseignements de faire l'effort intellectuel et pédagogique de se dépouiller des liens naturels qu'il ou elle a pu établir entre l'expérience de la foi, l'épreuve, la faute et la dimension tragique de l'existence ». Pourriez-vous nous expliquer davantage le lien que vous faites entre l'expérience de la foi, l'épreuve, la faute et la dimension tragique de l'existence et pourquoi il est nécessaire, selon vous, pour les gens de faire cet exercice.

 

L'expérience de la foi en islam c'est l'expérience de la confiance en Dieu même s'il y a le doute quant à soi. Et je prends l'exemple dans l'ouvrage de toute une réflexion philosophique fondamentale que j'avais traitée dans un autre ouvrage qui s'appelle Le face-à-face des civilisations où je reprends l'histoire d'Ibrahim (Abraham). Et là c'est vraiment très, très intéressant, c'est que l'histoire d'Abraham est narrée dans les deux univers de référence, dans le Coran et dans la Genèse, mais ce n'est pas la même histoire. Dans l'histoire de la Genèse, Abraham va sacrifier son fils, dans ce texte c'est Isaac. Et son fils lui pose la question, il lui demande : « Qui sera qui l'objet du sacrifice? » et Abraham lui répond : « Tu le sauras. » Dans l'histoire musulmane, c'est tout à fait différent. Il va le sacrifier et il lui dit « ya bunayya innee ara fee almanamiannee athbahuka faonthur mathatara qala ya abati ifAAal ma tu/marusatajidunee in shaa Allahu mina alssabireena. »  (« Ô mon fils, je me vois en songe en train de t'immoler. Vois donc ce que tu en penses. ». Ismaël dit : « Ô mon cher père, fais ce qui t'es commandé: tu me trouveras, s'il plaît à Dieu, du nombre des endurants. »). [1]

 

Donc, le fils est en fait aussi croyant que le père et va confirmer au père le rêve qu'il a eu. En d'autres termes, le père n'est pas seul. Donc, il n'est pas seul à prendre la décision de ses deux amours. Son propre fils qui croit, confirme l'amour du divin par rapport à l'amour de l'humain. Et ça c'est très important, c'est que la conscience tragique c'est la conscience de l'homme qui doit faire ce que Dieu lui demande dans la solitude et qui ne comprend pas toujours pourquoi. En islam ce n'est jamais le cas, vous n'avez une épreuve vécue par un homme qui se retrouve seul sans signes. Dieu lui parle toujours, soit par les signes de la nature, soit par l'inspiration, soit par son entourage. Haggar, elle lui pose la question : « Est-ce que c'est une révélation? » Il lui dit : « C'est Dieu. » Elle lui dit vas-y, elle va le confirmer. Et donc là, une espèce de réconfort. Et ces signes qui sont envoyés dans l'épreuve, ici on a deux choses. « Soit humble quant à toi-même parce que c'est un doute, c'est difficile, et n'aies pas peur, Dieu est avec toi. » La même situation avec Moussa (Pbsl) Moïse, il est en face des magiciens et un moment donné il a peur et il y a une inspiration qui vient lui dire : « n'ais pas peur, Je suis là. ». Ça veut dire qu'en permanence, nos épreuves humaines sont entourées de signes pour qui sait voir les signes et donc il n'y a jamais de solitude tragique. Il y a toujours l'épreuve de l'humilité et l'accompagnement du Divin.

 

Donc ça c'est une chose qui est très importante et l'islam n'est absolument pas lié à cette épreuve tragique qui va être très, très profonde dans l'expérience chrétienne; elle est la foi tragique, elle est l'expérience de Prométhée aussi, la récupération de Prométhée dans sa solitude, qui défie les dieux, qui se rebelle et qui se révolte, tout cela sont des thèmes absents de l'ensemble de la tradition spirituelle musulmane et parfois on ne dit pas souvent pas cela, on ne dit pas assez cela et on ne se rend pas compte des différences et des distinctions.

 

La faute

 

En islam, l'être est innocent à son origine, l'enfant est innocent et ensuite il devient responsable. Le péché originel n'existe pas en islam, c'est-à-dire nous n'expliquons pas nos fautes par le péché qui est en nous, nous expliquons nos fautes d'abord par l'oubli qui peut nous habiter. Et donc il y a deux choses qui sont importantes, et que l'islam vient, selon nous, rectifier dans la tradition chrétienne : il y a une dimension de pécheur et ce pécheur il ne peut être sauvé que par le Sauveur, c'est-à-dire que Jésus a, par présence, le statut de sauveur car l'homme a en son essence le statut de pécheur. En islam, il n'y a pas ça, il n'y a pas besoin de sauveur parce qu'il n'y a pas de pécheurs. Il y a des innocents et dont les deux caractéristiques fondamentales sont ceci : il oubli et il peut devenir arrogant. Et c'est par l'oubli qu'il peut devenir arrogant. Se souvenir de Dieu, c'est rester humble, oublier Dieu c'est le risque de l'arrogance. Et donc on le voit ceci même dans le Coran, la formule est très claire : l'oubli vient avant la faute. Parce qu'on est innocent et après on devient responsable avec la conscience et la mémoire. Dieu dit « Rabana la tawakhidna in nasina aw akhtta'ana » (« Dieu n'agit pas contre nous, Dieu ne nous en veut pas si nous oublions avant de commettre la faute »)[2].

 

Avant la faute il y a l'oubli. La formule coranique elle est très importante, elle dit l'oubli avant. Et puis la figure diabolique dans le Coran c'est celui qui dit «Ana Kahyroun Minhou » (« Je suis meilleur que lui. »), c'est l'arrogant. Donc, l'oubli qui mène à l'arrogance et ce n'est pas du tout une notion de pécheur, c'est apprendre à se responsabiliser dans le souvenir et dans la proximité du Divin et, nous sommes innocents jusqu'à preuve du contraire. Qu'ensuite on puisse à partir de notre innocence et de notre responsabilité mal utiliser sa responsabilité et devenir des pécheurs, bien sûr ! Mais, nous ne sommes pas pécheurs par essence, nous sommes pécheurs par manque de responsabilité, par une mauvaise responsabilisation. Mais ça c'est tout à fait différent, c'est-à-dire se sentir coupable ça va arriver, se savoir responsable c'est la bonne réponse. On est responsable de notre propre responsabilité, elle n'est pas inscrite en nous de fait. On devient coupable de ses propres négligences. Et donc à partir de cela, et c'est pourquoi l'islam dit «wala tazirou waziratoun wizra oukhra » (« Personne ne portera le fardeau d'un autre. »).[3] Il y a une formulation comme ça de la dignité morale en sachant, oui on peut devenir coupable, mais il faut se poser la question claire, on ne devient coupable que par sa propre faute, c'est-à-dire que de sa propre défaillance. Et donc nous sommes responsable de retrouver l'innocence, nous sommes responsables de retrouver le juste et donc on ne peut en vouloir à personne d'autre qu'à nous-mêmes de s'être mis dans cette situation de faute, de s'être mis dans cette situation de culpabilité 

 

Question 8

 

Vous dites dans votre livre que le passé de l'être humain est « une école ou il faut puiser une connaissance utile… » Quelles sont, selon vous, les leçons du passé islamique dont nous pourrions bénéficier aujourd'hui ?

 

D'abord le passé, il faut l'étudier. Et même l'histoire de l'islam et, même d'ailleurs à la Mecque, à Médine, tout ça il faut l'étudier, il faut aussi étudier notre histoire. Avec une approche, surtout : il ne faut pas idéaliser les hommes. L'islam est une religion parfaite pour nous, mais les musulmans ne sont pas parfaits. Donc leur histoire elle n'est pas à être idéalisée et il faut que l'on regarde qu'est ce qui s'est passé. Comment se fait-il, par exemple, qu'à la mort du Prophète (Pbsl), il y a eu une succession et trois des califes soient assassinés?  C'est un problème quand même, ça ne s'est pas passé dans la paix et la bonne humeur. On vivait avec des hommes, ils se tuaient, ils tuaient, il y a des gens qui étaient des criminels. Il y a des gens qu'à l'intérieur ont changé, qui ont perverti le message. Tout cela, ça s'étudie parce que les hommes d'aujourd'hui ne sont pas moins bons ou plus mauvais que les hommes de l'époque. Donc en comprenant où il y a eu des erreurs humaines, où il y a eu un moment donné une rigidification de la pensée musulmane, où il y a eu un moment donné une créativité pleine de confiance pendant les 9è, 10è et 11è siècles et puis tout à coup il y a eu une espèce de frilosité réactive. Tout ça, s'étudie. Pourquoi? Parce que c'est ce que nous vivons aujourd'hui. Vous avez aujourd'hui une conscience musulmane contemporaine qui est en crise et qui est en crise de ne pas savoir pourquoi elle est en crise et qui est en crise de ne pas savoir d'où ça vient. Parce ce qu'elle n'étudie pas l'histoire, parce qu'elle ne regarde pas ce qu'était son histoire et donc de ce point de vue là, il faut étudier ces moments de l'histoire et puis arrêter d'idéaliser des périodes et dire l'islam est grand parce qu'il y a eu l'Andalousie ou parce qu'il y a eu Souleiman le Magnifique. Oui mais bon, après Souleiman le Magnifique, il y a eu des musulmans qui ont demandé aux Juifs de s'habiller de manière distincte pour pouvoir les identifier. On ne peut pas idéaliser les hommes! Et en même temps, tout en restant modeste avec les hommes, ça peut nous rendre plus responsable avec notre époque parce qu'à force d'idéaliser le passé, on s'enlève des moyens à nous. Ça il faut le comprendre psychologiquement, c'est vraiment une réalité. Vous dites ils sont tellement grands et nous sommes tellement rien que comme nous sommes rien, nous n'arriveront à rien. Ça c'est la pensée musulmane. Alors que si on savait qu'ils étaient comme nous avec les mêmes problèmes, qu'il y avait des gens qui pleuraient, qu'il y avait des gens qui mentaient, il y avait des gens qui trahissaient et ils ont quand même réussi à faire de grandes choses. Eh bien nous vivons la même chose, alors à nous de nous prendre en charge. Donc, la non-idéalisation du passé permet la créativité du présent, mais l'idéalisation des hommes du passé rend impuissants les gens du présent.    

 

 

Question 9

 

J'aimerais continuer un peu sur ce thème du passé car il est courant d'entendre les musulmans d'aujourd'hui citer leur passé glorieux en réponse aux critiques dont ils sont de plus en plus la cible.

 

Vous proposez de tirer des leçons du passé, mais comment vous positionnez-vous par rapport à l'idée qu'avance certains auteurs, comme la marocaine Fatema Mernissi, qu'à force de vivre dans le passé, les musulmans sont absents du présent….que la référence constante au passé leur permet de se déresponsabiliser d'un présent moins que glorieux. Mernissi dit, par exemple: « Muslims suffer from a mal du present just as the youth of Romantic Europe suffered from a mal du siècle. The only difference is that the Romantic youth of Europe experienced their difficulty in living in the present as a disgust with living, while we Muslims experience it as a desire for death, a desire to be elsewhere, to be absent, and to flee to the past as a way of being absent. A suicidal absence. » (The Veil and the Male Elite, p. 16). Elle cite des auteurs comme Abd al-Kabir Khatibi et Muhammad al-Jabiri qui qualifient d'hallucinations les qualifications glorieuses accordées au passé islamique. Par exemple, les moments identifiés comme étant les plus glorieux seraient des moments ou la culture de la censure aurait été figée au sein de la société islamique (la compilation des hadiths, le développement du fiqh et des tafsir). D'ailleurs, selon eux, l'engouement des dirigeants politiques modernes pour cette période n'est pas une coïncidence car celle-ci justifie leur propre comportement. 

 

Bon, là il y a un certain nombre de points sur lesquels je serais d'accord et il y a d'autres points que je trouve excessifs. Là encore, ne pas idéaliser le passé ne veut pas dire être excessif dans sa diabolisation et dans la sophistication de ce que l'on pourrait supposer que les gens font quand ils parlent du passé. Les dirigeants qui font référence à ces époques-là et qui seraient censés utiliser ces époques pour justifier leurs caractéristiques dictatoriales d'aujourd'hui, ils ne connaissent même pas ce passé. Je n'imagine pas nos dictateurs d'aujourd'hui connaître une seule réalité de l'époque glorieuse musulmane. Ils n'ont pas besoin de ça pour être des dictateurs et je ne crois pas qu'il y a une relation. Je crois que là c'est excessif. La deuxième des choses, je ne crois pas non plus que ceux qui sont dans une logique d'aller tuer des Américains dans le World Trade Centre ou à Londres soient dans une logique du rapport à un passé, je ne crois pas du tout que c'est l'idéalité de leur  passé. Ce n'est pas ça qui joue là. Ils ne sont pas des gens qui vont vers la mort parce qu'ils idéalisent le passé. Ils vont vers la mort parce qu'il y a un discours qui se construit qui est une espèce de victimisation dans le présent par rapport aux dominants d'aujourd'hui. Ça n'a rien avoir avec une conscience du passé à mon sens. C'est vraiment la façon dont on construit l'Autre, l'Altérité, la puissance américaine, la corruption. C'est en fait autre chose qu'un rapport au passé. C'est un rapport à l'Autre qui est problématique. C'est de dire tout ce qui va mal en moi provient de l'Autre et donc quand je détruis l'Autre, je me sauve. C'est autre chose qui est enjeu. Maintenant je crois qu'il ne faut pas être excessif dans ces questions-là. Il faut être vraiment assez pointu et ne pas répéter ce que nous disent un certain nombre d'intellectuels en Occident qui sont en train de dire qu'il y a le culte de la mort en islam et puis ensuite reprendre ceci et dire c'est parce qu'il y a une telle conscience du passé et le passé est mort et donc on serait dans le culte de la mort.

 

Non, pas de constructions psychologiques qui sont tellement sophistiquées qu'on ne peut même pas supposer que le jeune qui va se faire sauter ait pu commencer à penser au début de la phrase qui va énoncer cette théorie. Je pense plus clairement et plus fondamentalement qu'aujourd'hui, et que c'est vrai, qu'il y a une crise de la conscience musulmane quant au rapport au passé et qu'il y a cette idéalisation. Et il y a deux choses qui sont en train de se passer. On est impuissant à formuler des réponses pour aujourd'hui alors on se réfère aux savants du passé qui eux l'avaient eu pour leur temps. On dit ne nous dites pas qu'on peut ne pas être en accord avec notre temps aujourd'hui puisqu'à l'époque, les savants étaient eux en avance sur leur époque. Oui, mais le fait qu'ils étaient eux en avance sur leur temps ne veut pas dire qu'on soit en adaptation sur le nôtre. On peut être nous en retard sur notre temps et eux en avance sur le leur. Donc, ce qu'il faudrait ce n'est pas de se cacher derrière leurs contributions, c'est trouver ce qui a permis à ces savants d'apporter quelque chose pour leur temps et de savoir le donner pour le nôtre. Et aujourd'hui, ça c'est vrai, nous sommes dans une crise d'hypertrophie du passé par déficit aux réponses à apporter. Et comme je le disais, l'autre phénomène qui n'est pas simplement de citer les grandes choses qui étaient de fait dans le passé, c'est des idéalisations, c'est finalement des choses qui ne sont pas réelles, qui n'ont jamais vraiment existé. On a l'impression qu'il y en a certains que lorsqu'ils parlent de Médine qu'ils ne se disputaient jamais. Ce n'était pas des hommes, c'était des anges. Mais, non, ce n'était pas comme ça. Et là, encore une fois, cette espèce de regard angélique sur le passé est très révélateur d'une sorte d'aveuglement vis-à-vis des questions présentes. Mais je ne parlerais pas d'hallucinations. Je pense, encore une fois, on ne s'aide pas nous-mêmes et on n'aide pas nos concitoyens et on n'aide pas les non-musulmans autour de nous à comprendre si on mélange les registres. À mon sens il faut être très prudent.

 

 

 

Question 10

 

Parmi les éléments de la période médinoise dont les musulmans sont particulièrement fiers figure le double rôle spirituel et politique du Prophète (Pbsl). Est-il réaliste ou même souhaitable pour les musulmans de continuer de souhaiter la reproduction de ce modèle d'un dirigeant dans les temps modernes ?

 

Il est très important d'étudier en quoi le Prophète (Pbsl) était à la fois un homme politique et le réceptacle du religieux, et comment est-ce qu'il était. Dans son statut de Prophète (Pbsl), ce qu'il était indiscutable et indiscuté, mais dans son statut d'homme politique il avait ouvert la possibilité au débat, à la concertation, au vote majoritaire, à l'état de droit et c'est cela qu'il faut reprendre. Or, un certain nombre de musulmans continuent de répéter que nous ne faisons pas de différence entre les deux.  Mais les compagnons du Prophète (Pbsl) faisaient eux-mêmes la différence entre les deux. Donc, il faut absolument établir une distinction de fait et une distinction méthodologique entre ce qui est de l'ordre des ibadat et de la aaqida qui s'imposent aux croyants et ce qui est de la muamalat et qui est une négociation. Et là, on ne peut pas imaginer qu'un homme maintenant puisse avoir les deux fonctions sans distinctions des méthodologies. Alors on peut imaginer, par exemple, quelqu'un qui a de vraies compétences religieuses mais qui entre dans le processus politique démocratique et qui puisse être élu. Oui, c'est possible. Mais il faut que dans l'ordre social que l'on respecte cinq principes fondamentaux : l'état de droit (parce que c'était le cas), l'égalité devant la loi (ce qu'on appellerait la citoyenneté égalitaire), le suffrage universel, c'est-à-dire la dimension majoritaire (ce qu'il a fait avec ses compagnons), ce qu'on appelle en anglais accountability, c'est-à-dire on est élu mais on a un mandat et on a un cahier des charges et c'est la distinction des pouvoirs, c'est-à-dire que quand le Prophète (Pbsl) était juge, il a dit à deux personnes « Qu'il vienne celui d'entre vous qui me fait juger en sa faveur alors qu'il a menti, devant Dieu il est doublement fautif. ». Qu'est-ce qu'il est en train de dire ? Il est en train de dire, quand je juge entre vous, je ne suis pas le Prophète (Pbsl), je ne suis pas infaillible. Vous pouvez me mentir, donc il distingue entre les pouvoirs. Le pouvoir que j'ai de recevoir la parole et vous de m'écoutez sans discuter c'est pas le même que moi en train de juger et ce n'est pas le même que moi en train de prendre une décision politique. Quand il prend une décision politique quelqu'un vient la contester et lui dire qu'il a tort, lors de la bataille de Badr. Quand il juge il dit aux hommes ne mentez pas vous pouvez me tromper, je suis faillible. Quand je reçois la révélation, j'ai un statut particulier, cela vient de Dieu.

 

Donc, il y a une distinction dans les ordres du pouvoir et dans notre réalité aujourd'hui, il faut établir ça. En fait, ce qu'il faut encore une fois c'est revenir et étudier ce que fut la géographie des compétences et de rendre compte qu'aujourd'hui il faut développer un espace social et politique de la négociation, du vote de la collectivité active qui trouve les voix de son expression libre et qui n'est absolument pas dogmatique. Alors quand les gens nous demandent aujourd'hui si on fait la différence entre l'Église et l'État, beaucoup de musulmans disent chez nous il n'y a pas d'Église et ils évitent la question. En fait, ce que nous demandent les gens c'est est-ce que vous faites la différence entre la rationalité et le dogme, ce qui vient d'en haut et ce qui se négocie. OUI. Ce que je viens de vous dire est la preuve qu'il y a une différence en islam entre l'ordre du dogme qui s'impose aux pratiquants et l'ordre de la rationalité qui se négocie entre les citoyens, entre les membres d'une collectivité. De ce point de vue, le Prophète (Pbsl) lui-même avait intégré des Juifs, il avait intégré des gens qui n'étaient pas musulmans dans un principe d'égalité en disant ils ont nos mêmes droits, ils ont nos mêmes devoirs. Donc aujourd'hui, c'est ça qu'il faut essayer de trouver. Alors ces cinq principes ils sont universels et inaliénables, mais comment cela va se réaliser? Comment les gens vont trouver leur réalité? C'est ça que l'on doit dire : les principes sont universels mais les modèles sont historiques. C'est aux musulmans, là ou ils sont de pouvoir trouver le meilleur modèle. Alors, quand ils seront dans des sociétés majoritairement islamiques, ils auront des modèles diversifiés, peut-être que le modèle égyptien ne sera pas le modèle marocain, ne sera pas le modèle indonésien. Chaque société doit trouver son modèle, à une condition et elle est inaliénable cette condition, le respect des cinq principes. Les principes ne sont pas discutables. Et ces modèles naissent de quoi. Ils naissent de la psychologie collective, de la culture, de l'histoire d'un pays, exactement comme ça se passe en Europe ou au Canada. La démocratie canadienne, la configuration canadienne, québécoise vient de quoi? Elle vient d'une histoire particulière au Canada, elle vient d'une psychologie collective, elle est même tellement complexe, car même entre francophones et anglophones, on ne se comprend pas dans ce pays, on a deux logiques différentes. En Suisse, un tout petit pays, on a 26 cantons. C'est un modèle particulier. Aux États-Unis, on a cinquante états. Et puis dans tous les autres pays européens, chacun a son modèle, pourquoi? Parce qu'ils ont gardé les principes et chercher les principes et chercher le modèle historique qui convenait à leur psychologie, à leur histoire et à leur mémoire. C'est ça que les pays majoritairement musulmans doivent vivre : s'inspirer de l'exemple prophétique, garder les principes qui restent éternels, trouver les modèles qui sont historiques, inchAllah.    

 

Clivages intra-religieux

 

Question 11

 

Depuis l'époque du Prophète (Pbsl), le clan et les liens tribaux demeurent très importants au sein des sociétés musulmanes ayant toutes les conséquences que l'on sait. Une des manifestations modernes de ce phénomène semble être le confessionnalisme dont la menace inquiète de plus en plus les musulmans, particulièrement dans le monde arabe avec les situations en Irak et au Liban qui se dégradent. Croyez-vous que le confessionnalisme s'aggrave au sein des sociétés musulmanes ? Quelles leçons les dirigeants musulmans pourraient-il tirer du modèle du Prophète (Pbsl) pour les aider à mieux gérer cette situation ?

 

Le confessionnalisme et qui peut s'exprimer dans la situation irakienne, qui peut s'exprimer par le communautarisme dans certains pays comme la France ou les revendications communautaires locales, d'être Breton, d'être Corse, d'être Slovaque et pas Chèque, etc… tout cela sont des manifestations de notre époque. Pourquoi? Parce que la globalisation a tellement perturbé nos anciens repères nationaux que finalement on se raccroche aux plus petits dénominateurs communs. Et quand il y a des divisions comme celles des États-Unis en Irak, on joue sur les divisions et on renvoie les gens dangereusement à leurs particularismes. Le global renvoie au particulier et au particularisme des identités et quand on est entouré de tellement d'identités, on aurait espéré que toutes ces identités nous ouvrent au pluralisme mais non, ça nous renferme souvent vers une identité exclusive. La peur de la multiplicité autour de nous nous renvoie à l'unicité de notre identité à nous. Donc, ce qu'il faudrait arriver à faire c'est de montrer à chacun qu'on a une multitude d'identités. Donc, c'est un phénomène international qui ne touche pas simplement les musulmans. Il touche tout le monde. Il touche la société canadienne aujourd'hui dans le débat sur qu'est-ce qu'être canadien aujourd'hui à savoir si on est en train de perdre notre identité. Ce débat provient des peurs.

 

Le phénomène au Liban est lié à deux choses. Il est lié à une politique qui utilise ce sectarisme du plus petit dénominateur commun. Mais l'Irak est en train de s'effondrer et les gens reviennent à leur identité…d'un côté il y a les kurdes, d'un côté il y a les sunnites et les chiites. Le jeu politique renvoie à ça parce que l'entité politique qui les unissait s'est complètement effondrée par un jeu politique américain qui voulait cette division. Il y a une stratégie à cette division et il y a un piège dans lequel sont tombés beaucoup de musulmans. Beaucoup de musulmans aujourd'hui sont dans une logique de création de l'ennemi. L'ennemi ça devient le sunnite parce qu'il est collaborateur des Américains ou le chiite parce qu'il est collaborateur des Américains ou le Kurde qui est collaborateur de l'Occident. Les anciens repèrent se perdent, les particularismes naissent et vont jusqu'à la mort. Et c'est quoi la réponse? C'est l'universalité, c'est-à-dire que la vraie réponse c'est de se décentrer de ces particularismes de la peur et de venir dans un universalisme de la confiance. La globalisation, paradoxalement est en train de produire exactement le contraire de ce qu'on aurait aimé; ce n'est pas la globalisation qui nous pousse à l'universel, c'est la globalisation qui nous pousse exactement au contraire. Donc, il faut résister à ces particularismes par un vrai travail sur ce qu'il y a de commun, les valeurs universelles, comment est-ce qu'on se situe dans la logique générale. Et le message de l'islam est universel et je le dis même aux musulmans qui vivent en Occident, ne vous mettez pas en situation minoritaire, ne vous mettez pas en situation particulière, essayez de trouver ce qu'il y a de commun, c'est-à-dire ouvrir le champs. Ce qu'il y a de commun c'est la multiplicité de vos identités, c'est de travailler sur ce dépassement, mais ce dépassement demande de l'éducation et de la confiance, de la confiance en soi et de la confiance en l'Autre. Or, aujourd'hui, malheureusement, on est dans un cercle vicieux de la méfiance et de la peur.    

 

 

 

Condition des femmes

 

Question 12

 

 

Sur la question du hijab (foulard), votre position c'est qu'il ne faut ni imposer à la femme de le porter ni lui imposer de l'enlever. Mais selon vous, le foulard est-il une prescription islamique ?

 

Sur la première question, je ne dis pas que cela. Ça c'est la réponse que je donne aux sociétés et aux collectivités, c'est-à-dire pas d'imposition, respect de la liberté de chacun. Maintenant, d'un point de vue islamique, j'ai répondu souvent à cette question, le foulard est une prescription de l'islam, est une obligation de la foi au sens que c'est une obligation de la pratique. Ce que je fais comme distinction c'est que, et c'est du français, même s'il y en a certains qui veulent ne pas l'entendre, il y a une différence entre dire c'est une obligation de la foi et que ça peut être l'objet d'une contrainte. Non. Une femme qui voudrait aller jusqu'au bout de sa pratique irait jusqu'au fait de porter le foulard parce que c'est un élément d'une prescription de la foi. Et là-dessus vous ne trouverez aucun savant, mais absolument aucun savant de référence qui avant la colonisation ait pris une autre position. C'est après les colonisations, sous l'influence des Anglais, par exemple Churchill….Churchill était absolument incroyable en Angleterre. Il a travaillé à dire qu'il y avait discrimination des femmes sur la question du foulard, donc il se battait en Égypte pour que les femmes enlèvent le foulard, et il interdisait aux femmes de voter en Angleterre. C'était un jeu politique et certains, comme toujours, sous les colonisations, certains intellectuels sont allés en se disant « On a toujours eu ça. » Pour certains, le dominant donne le tempo de la liberté. Ça existe. Bon, ok, ça c'est venu après mais du point de vue islamique, c'est une prescription; c'est une prescription de la même façon qu'on ne force pas un homme à prier, on ne force pas une femme à porter le foulard. C'est son libre choix mais c'est une prescription de l'islam. Et ce qu'on dit aussi aux laïcs c'est qu'il ne leur appartient pas à eux, comme il ne le font jamais pour les autres religions de dire qu'est-ce qui est religieux ou pas. La laïcité ce n'est pas aux laïcs de juger du contenu des religions, c'est de les respecter. Un laïc ne va pas dire au Pape, pourquoi est-ce que vous n'êtes pas une femme; il ne va pas dire au rabbin, parce que dans le judaïsme traditionnel, il n'y a pas de femmes non plus. Ils (laïcs) n'ont jamais fait ça. Avec l'islam, on aurait le droit de commencer à entrer dans les prescriptions de l'autre et de faire un jugement. De ce point de vue, la réponse pour moi elle est claire : voilà ce que dit l'islam et voilà comment il faut laisser les femmes libres de choisir. 

 

 

Question 13

 

Nous avons parlé plutôt de la tendance des musulmans à regarder vers le passé pour un s'avoir comment orienter leur pratique religieuse. Vous avez dit que le niqab était le code vestimentaire prescrit pour les épouses du Prophète (Pbsl). Qu'est-ce que vous dites à ces femmes qui citent le désir de se rapprocher de ce modèle pour expliquer le choix de porter le niqab à l'époque moderne.

 

Sur la question du niqab, la position aujourd'hui de la quasi-unanimité des savants, de la majorité des savants c'est de dire que le niqab n'est pas une prescription de l'islam et que ce qui était, c'était spécifiquement aux femmes du Prophète (Pbsl). Encore une fois, moi je me base, pour transmettre une éducation qui dit cela, qui dit aux femmes que ce que vous avez à faire ce n'est pas d'aller jusqu'au niqab, c'est le khimar, c'est-à-dire le hijab et puis le foulard qui couvre les cheveux, voilà ce qui est islamique. Et puis chacun va à son rythme, chacun fait son choix. Maintenant, j'entends des femmes qui me disent, je sais que c'est que pour les femmes du Prophète (Pbsl), mais moi c'est ma façon de me rapprocher. Encore une fois j'utiliserais exactement la même chose, c'est-à-dire c'est votre liberté tant que vous ne l'imposez pas aux autres femmes et que vous pensez que c'est mieux pour vous. La seule chose que je peux faire c'est de continuer à répéter que ce n'est pas une prescription de l'islam mais de respecter votre choix et de vous poussez à continuer à chercher, si telle est la bonne réponse comment est-ce qu'on peut vivre en société parce qu'il y a des femmes qui sont libres, éduquées et autonomes qui ont décidé de porter ça, qui après des années dans les sociétés occidentales sont revenues à cela. Là, il n'y a qu'une seule chose, c'est le respect, mais il faut en assumer les conséquences, c'est-à-dire pas de vie sociale. Si la personne est prête à vivre avec cette dimension, ça la regarde et je respecterai.  


[1] Sourate 37 : Les rangés (As-Saffat), verset 102

 

[2] Sourate 2 : La vache (Al-Baqarah), verset 286

 

[3] Sourat  6 Les bestiaux (Al-Anam), verset 164

 

 

Montréal, le 21 Avril 2007

-Entrevue avec Prof. Tariq Ramadan

Par Présence musulmane Canada
Suite de l'entrevue

Question 4 :

 

Vous proposez aux musulmans d'apprendre de l'action du Prophète (Pbsl) en matière de relations humaines, de justice, de guerre, d'amour, etc. Si vous soumettez cette proposition aux musulmans, est-ce que c'est parce que vous croyez qu'il est possible d'établir des parallèles entre l'époque à laquelle a vécu le Prophète (Pbsl) de l'islam et celle d'aujourd'hui ? Si oui, lesquels ? Sinon, pourquoi ?

 

Tous les parallèles sont là, c'est-à-dire qu'encore une fois, ce que je disais tout à l'heure est fondamental : quel est le parallèle premier qui va en fait jouer sur tous les plans? Il reçoit un texte avec un message, un message fondamental… Il est un Dieu unique, approchez-vous de Lui et aimez-Le, un. Deux, il est un Prophète (Pbsl), c'est le dernier, suivez-le et aimez-le. Ça c'est un message qui nous est transmis par sa vie et il nous parle aujourd'hui de la même façon. Que fait-on aujourd'hui pour nous souvenir que Dieu est et de nous approcher de Lui et de l'aimer? Que fait-on aujourd'hui pour suivre l'exemple du Prophète (Pbsl) pour nous rapprocher du Lui et de l'aimer, le suivre, être dans ses traces, sur son chemin? Ça c'est un message qui parle pour aujourd'hui. Mais ce n'est pas terminé. Ensuite, simplement la fonctionnalité du texte révélé, du Coran dans nos vies et la fonctionnalité du Prophète (Pbsl) comme guide dans nos vies et qu'il faut suivre. Donc, deux dimensions. Ensuite dans le prolongement de tout ceci, le Coran lui vient avec des principes et lui ce qu'il a fait c'est qu'il a fait un aller-retour entre les principes qu'il recevait et le pays dans lequel il était. Il n'y a rien de comparable entre la société de Médine et la société canadienne d'aujourd'hui en matière de faits. La seule chose qui est comparable c'est un, il y a des principes et, deux, il y a des hommes. Maintenant, ce qui nous est demandé aux hommes maintenant, pour vous qui vivez ici au Canada, c'est de connaître l'essence du texte et de connaître le contexte dans lequel vous vivez pour essayer de vivre en accord. Donc, la seule chose qui est importante partout où on est, c'est la cohérence. Et après il faut simplement appliquer les principes en fonction du contexte dans lequel on est.  Mais on ne peut pas au niveau économique, au niveau social, au niveau culturel, comparer l'incomparable. L'époque a changé, les cultures ne sont pas tout à fait les mêmes mais les principes sont les mêmes et ce qui doit rester la même chose c'est comment prendre de cet environnement, construire avec cet environnement, réformer cet environnement pour parvenir à quelque chose qui est un mariage de l'éthique et de la pratique, c'est-à-dire de la cohérence. 

 

Question 5

 

Les musulmans considèrent Muhammad comme le dernier des Prophète (Pbsl), le porteur du message divin final. Mais les musulmans reconnaissent tout de même les autres Prophète (Pbsl). Pourriez-vous nous parlez davantage sur ce qui, selon l'historiographie islamique, distinguerait Muhammad des autres Prophète (Pbsl). 

 

En tout cas trois choses : la première des choses c'est qu'effectivement, c'est le dernier, c'est-à-dire il clôt le cycle de la prophétie, après lui il n'y en a plus. Et donc dans le fait qu'il est le dernier, il va y a voir cette formule coranique qui dit «Al Youm Akmaltou Lakoum Dinoukoum Oua Atmamtou âalayakoum Niâmati Oua Radhaytou Lakoum Al Islamou Dinnan".» (« Aujourd'hui, J'ai Parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. Et J'agrée l'Islam comme religion pour vous.'' »)[1]. Et ça ce n'est pas simplement sur les 23 années de révélations, c'est sur tout le cycle de la prophétie. Donc, sa particularité, c'est d'avoir boucler la boucle, d'avoir terminer et ça c'est le parachèvement d'une certaine façon.

 

La deuxième des choses, par rapport aux autres Prophètes (Pbsl), c'est qu'en apportant le dernier message, il va rectifier ce que les hommes ont fait des autres Prophètes (Pbsl). Mais par rapport aux prophéties elles-mêmes, il est sur les traces d'Abraham, sur les traces de Moïse, sur les traces de Jésus. Donc il est le confirmateur des messages précédents et le rectificateur de ce qu'en ont fait les hommes. Donc il a un statut vraiment fondamental, c'est-à-dire rien de nouveau mais revenir à l'essence du Message. Et il vient redonner sa substance fondamentale à l'acte fondateur qui a commencé avec Adam (Pbsl) c'est Al-islam c'est-à-dire le don de soi à l'être créateur, c'est-à-dire vraiment de se réconcilier avec cette source-là et ça c'est important. 

 

Troisième des choses qui est véritablement importante c'est que ce qu'il va exiger des hommes comme dernière des révélations c'est effectivement d'être les témoins. Il y a une dimension de témoignage «litakounou chouhada-a ^ala alnnasi wayakouna alrrasoulou ^alaykoum chahidan» (« Et aussi Nous avons fait de vous une communauté de justes pour que vous soyez témoins aux gens, comme le Messager sera témoin à vous. »)[2]. Donc oui le christianisme avec Jésus est une religion universelle, est une religion pour tous les hommes, mais ce qui va être particulier avec le dernier c'est qu'il y a une exigence d'être pour l'éternité des témoins, c'est-à-dire même quand les Chrétiens oublieraient leur message, d'être un témoin de son message pour réveiller la dimension de la spiritualité. Donc il y a une fonctionnalité de ce Prophète (Pbsl) qui est effectivement beaucoup plus importante, beaucoup plus lourde et c'est comme ça qu'on comprend le fait que le Prophète (Pbsl), quand il arrive dans le voyage nocturne à Jérusalem, il guide la prière comme étant le dernier, mais comme étant l'accomplisseur et le témoin de tout ce qui a été dit. Il confirme et accomplit, voilà sa particularité.

 

Maintenant en terme de Prophète (Pbsl) et en terme de statut de Prophète (Pbsl), ce qui nous est dit dans le Coran c'est que nous n'établissons pas de distinctions entre ces prophéties. Tous reçoivent notre respect et notre reconnaissance de la même façon. Donc, ils ont tous la même reconnaissance, tous le même statut mais celui qui est le dernier pour nous, vient avec ces trois dimensions accomplir, confirmer et inviter au témoignage universel du message.

 

 

Question 6

 

Nous savons que pour les musulmans chiites, Ali occupe une place très importante dans l'imaginaire des croyants. Selon vous, est-ce que cette place privilégiée qu'occupe Ali pour les chiites transforme d'une façon ou d'une autre leur lien avec le Prophète (Pbsl) ?

 

Non, sur le lien fondamental il faut qu'on soit extrêmement, extrêmement clair. Bien entendu, il y a des courants qui ont exagéré et qui sont allés très, très loin et puis ils sont marginaux en disant que Jibril s'était trompé qu'il aurait dû aller voir Ali et donc ça c'est de l'extrémisme. Maintenant, pour la majorité de la tradition des duodécimains et des septimains chiites, il y a la reconnaissance absolue du statut du Prophète (Pbsl). Et donc, de ce point de vue, ça ne change rien. Leur problème n'est pas dans le statut de Prophète (Pbsl). Leur problème est dans la succession. Ils pensaient que tous ceux qui sont venus à l'exception de Ali n'ont pas la légitimité et jusqu'à aujourd'hui il y en a qui sont obsédés par ça et ils ne peuvent pas entrer en communication avec les sunnites à cause de ça et certains sunnites sont aussi obsédés par ça  parce que la seule chose qu'ils entendent d'eux à chacune des khutba du vendredi c'est qu'ils (les chiites) insultent Abou Bakr et Uthman et Omar. Ça, ça existe mais ensuite, ce problème de la succession s'est ensuite transformé en différentiation théologique sur toute la théorie des imams, de l'imam caché ensuite, de l'autorité en fait, de qui a l'autorité. Ensuite, on est allé jusqu'à l'imam caché, donc ça c'est un problème de succession politique qui s'est cristallisé en catégorisation juridique et théologique. Mais dans tous les cas, le statut du Prophète (Pbsl) est reconnu comme tel, il y a le même respect. Ce qu'aimeraient les chiites et ce que disent les chiites dans leur majorité c'est d'élever le statut de Ali comme étant véritablement la filiation directe par le sang et par le cœur, ce que les sunnites eux, n'acceptent pas, ne partagent pas…mais si on revenait à ce qui l'essence même de l'islam c'est-à-dire de la reconnaissance de l'Unicité, du tawhid, du statut du Coran et de la centralité du Prophète (Pbsl), là on serait sur un socle commun.

 


[1] Sourat Al Maida, verset 3

[2] Sourat Al Baqara, verset 143

 

 

Montréal, le 03 Avril 2007

-Entrevue avec Prof. Tariq Ramadan

Par Présence musulmane

 

 

 

L'entrevue sera affichée par section au courant des prochaines semaines sur le site Présence musulmane.

 

 

Question 1

 

Quel rôle joue le Prophète (Pbsl) dans l'imaginaire musulman ?

 

Bismillah Ar rahman Ar rahim, (Au nom de Dieu le tout miséricordieux, le très miséricordieux);

 

Le rôle du Prophète (Pbsl)[1] est déjà fondamentalement d'être celui qui reçoit le message et en même temps celui qui l'applique donc c'est un double rôle. Le premier rôle c'est celui qui a été choisi, Al mukhtar wa'Al mustafa, qui a été choisi pour recevoir la révélation et en ce sens là il garde toutes les qualités humaines avec la particularité d'être protégé par Dieu, éduqué par Dieu, l'exemplarité première pour les hommes. Donc, déjà, ça c'est une des premières choses : c'est le sceau des Prophète (Pbsl). La deuxième des choses : sa vie est une école, beaucoup d'enseignements qui sont dans le Coran ne se trouvent réalisés, concrètement appliqués qu'à partir de la vie du Prophète (Pbsl); c'est le rôle des traditions prophétiques, et des hadiths et c'est le rôle également de la sira, c'est-à-dire la biographie du Prophète (Pbsl). Par exemple, le deuxième pilier de l'islam, le premier pilier pratique qui est la prière, on en connaît la prescription dans le Coran, on en sait les modalités dans la vie du Prophète (Pbsl). Donc, c'est très important parce que du point de vue même juridique, il est la norme, il est la référence normative à l'application. On ne saurait pas comment prier si on ne connaissait pas la vie du Prophète (Pbsl). Donc, c'est ce qu'on appelle la sunna mais c'est aussi la sira et donc, il a cette double dimension d'être le modèle qui reçoit et qui guide, et celui qui applique et qui produit de la norme. Donc déjà, une double dimension. Et la dernière des dimensions, c'est celle qu'il a dite et exprimé lui en tant que dernier des Envoyés c'est que la relation qu'il faut établir avec lui n'est pas simplement une relation de la référence et du guide ou la référence de la norme, c'est un être que l'on n'aime, un être dont il faut s'approcher avec le cœur. Il a dit un jour à Omar (que Dieu le bénisse) que « nul n'a parachevé sa foi s'il ne m'aime plus qu'il ne s'aime », c'est-à-dire qu'il y a Dieu d'abord et puis il y a tout un travail à faire pour s'approcher de cet envoyé dont il faut s'approcher par l'amour, par le cœur. C'est une relation d'amour et d'affectif qu'il faut établir et qui établit les deux dimensions fondamentales de la spiritualité musulmane: aimer Dieu et aimer son Prophète (Pbsl).

 

Question 2

 

Pourquoi était-il important pour vous d'écrire ce livre maintenant ?

 

En fait, au départ c'est venu d'un projet qu'une chaîne britannique m'avait proposé, c'est de faire un film de deux heures sur la vie du Prophète (Pbsl) parce qu'ils ont quelque chose en Angleterre qui s'appelle In the Footsteps et ils ont fait cette émission sur les grandes figures de l'histoire. Finalement, le projet pour des raisons politiques a avorté et je me suis dit que ça serait bien de quand même faire quelque chose de nouveau et de reprendre une vieille idée que j'avais et que j'enseignais en fait dans les séminaires il y a plusieurs années, plus d'une dizaine d'années et qui  était d'entrer dans la vie du Prophète (Pbsl) et essayer d'en tirer des enseignements classiques des leçons pour aujourd'hui et donc de rendre ce modèle un modèle pour notre époque. Et je me suis dit que je vais poursuivre avec cette idée et en faire un livre avec une toute nouvelle idée mais ne pas refaire ce qui a déjà été fait, à savoir les biographies classiques sont là, tous les faits on les connaît à quelques exceptions près, à quelques détails. Mais revenir aux sources premières et essayer d'extraire de la vie d'un homme des enseignements pour notre temps et c'est plus un livre d'accompagnement du Prophète (Pbsl) qu'un livre sur la vie du Prophète (Pbsl), c'est-à-dire c'est vraiment entrer en communication spirituelle, intellectuelle et affective avec un homme, essayer de comprendre comment il est devenu ce qu'il était, comment son Éducateur qui est Allah Subhanahou wataalla (Gloire à Dieu le très haut), qui est Dieu, va façonner son être et donc c'est vraiment tout ce travail-là qui était nécessaire. Et puis aussi, en terme d'enseignements contemporains, c'est de se rendre compte qu'il y a dans la vie du Prophète (Pbsl), des enseignements qu'aujourd'hui, même si on se réfère à lui, on n'applique plus, qu'on oublie : sa relation à la nature, sa relation aux femmes, son éthique de la guerre.  Ça n'a rien avoir en fait avec toute la polémique bon, ça tombe bien, y'a pas de hasard d'une certaine façon, mais c'est un projet qui date depuis plus longtemps que ça, de plus longtemps que la question des caricatures ou les propos du Pape et en même temps c'est en quelque sorte une réponse de l'intérieur. Finalement, c'est ce que je demandais aux musulmans au moment où il y a eu cette crise, c'est de se recentrer et de prendre une distance intellectuelle critique par rapport aux attaques et de savoir de quoi ils retournent. Et puis aussi, et ça c'est très, très important, c'est un livre aussi pour les non musulmans mais avec une exigence vis-à-vis de ceux qui ne sont pas de l'univers de références musulmanes c'est vraiment de se décentrer, d'entrer dans l'univers. Et donc, je commence le livre en parlant du sens tragique car pour les non musulmans, y'a une idée de la solitude avec Dieu et là c'est vraiment de les introduire à quelque chose qui est la totale et constante permanence de Dieu dans les épreuves que vivent les hommes et dans les épreuves que vit le Prophète (Pbsl).  Et donc c'est un livre aussi pour les non musulmans et je crois, et c'est comme ça que je l'ai voulu aussi, que fondamentalement c'est une introduction à l'Islam, c'est vraiment une introduction à l'Islam et ça doit jouer ce rôle-là.

 

Prophète (Pbsl) 

 

Question 3 :

 

Vous expliquez aux lecteurs que vous avez l'intention, dans ce livre, de vous concentrez sur les deux dimensions de l'humanité et de l'exemplarité du Prophète (Pbsl). J'aimerais vous posez deux questions en lien avec ça.

 

A. D'abord, pourquoi l'humanité du Prophète (Pbsl) est un élément si crucial en Islam et quelles distinctions sont à établir d'avec les autres traditions monothéistes à ce niveau ?

 

D'abord, l'humanité de l'homme c'est très important parce que s'il est un modèle, il l'est dans son humanité. Il y a dans le Coran la formule que si les hommes avaient été des anges, Dieu aurait envoyé un ange. Donc, l'humanité est très importante pour en tout cas trois raisons. La première des raisons c'est que les hommes peuvent s'identifier à lui et à son langage, c'est-à-dire que vraiment il est comme les autres. Il y a un facteur d'identification naturel à l'homme, avec ses questions, avec ses fragilités et avec son éducation, c'est-à-dire que le Prophète (Pbsl) vit des étapes éducatives auxquelles chacun peut s'identifier, c'est un vrai miroir. Donc ça c'est important, l'humanité de l'homme c'est d'être un miroir. La deuxième des choses, c'est d'être un miroir mais un miroir qui a été protégé de certaines de nos défaillances. En d'autres termes, c'est un miroir mais il reflète en nous l'idéal de ce que l'on devrait être et non pas simplement la réalité concrète de nos difficultés éthiques et morales. Non, c'est à la fois un miroir et un idéal, c'est-à-dire il faut qu'on s'y reflète et en même temps il est notre horizon et ça c'est aussi important dans son humanité, de comprendre comment tout à coup un homme qui a la même capacité intellectuelle que nous utilise son intelligence dans l'idéal, comment un homme qui a le même affectif que nous utilise son affectif dans la vie de famille, avec ses enfants, et donc ça nous renvoie systématiquement à être comme lui et le comprendre comme une finalité de notre action. Cela fait partie de son humanité. La troisième des choses, et ça c'est très important aussi, c'est qu'à aucun moment de sa vie et il lui est dit dans le Coran, de le répéter ça : « Koul inama Ana bacharoun mithloukoum ….. »[2] (« Dis : Je ne suis qu'un homme comme vous. »).

 

Pourquoi est-ce que c'est important? Parce qu'à un moment donné, lui-même dans son éducation, lui-même va vivre des étapes où il va vivre le doute, où il va vivre l'erreur, où il va vivre la rectification. Le doute, par exemple, très important, c'est qu'à un moment donné il reçoit la révélation, au tout début, puis elle s'arrête cette révélation. C'est ce qu'on appelle al-fatra (La période)…pendant six mois selon certains traditionalistes, jusqu'à deux ans et demie. Et là il pense que c'est lui qui n'est pas à  la hauteur du message et il va vivre deux choses : chaque fois qu'il va aller sur la montagne avec l'idée de mettre un terme à sa vie comme Aicha nous le dit dans Al-Bukhari[3], Allah, Subhanahou wataalla (Gloire à Dieu le très haut), Dieu réapparaît et lui dit « Je suis ton Seigneur et tu es l'Envoyé. » Donc, il vit l'épreuve  et il a des signes que quand même c'est lui. Et donc ici c'est quelque chose d'extrêmement important, c'est que les signes qui sont là lui font rappeler de ne pas douter de Dieu mais son doute vis-à-vis de lui-même, ça lui fait douter de lui-même et dans l'humanité de l'homme c'est très important d'avoir cette double dimension: douter de soi sans douter de Dieu. Premier élément. 

 

Le deuxième des éléments, c'est qu'à un moment donné, il lui a été dit, ne t'éloignes jamais des pauvres, ne t'éloignes jamais du peuple. Et il va le faire à un moment donné, pour chercher la protection des riches dans sa société pour sa communauté, eh bien il va aller vers les riches. Et un moment donné un vieux aveugle, pauvre vient lui poser une question sur le Coran, il se détourne et il y une révélation qui vient lui dire, attention, c'est une faute morale… « AAabasa watawalla, An jaahu al-aAAma… »[4] (Il s'est renfrogné et il s'est détourné parce que l'aveugle est venu à lui…) et là c'est aussi l'humanité de l'homme, c'est-à-dire que même le Prophète (Pbsl) se voit rappelé à l'ordre par Dieu pour lui dire attention, les réalités de ce monde, les richesses de ce monde pourraient te faire oublier l'éthique fondamentale et l'éthique fondamentale c'est que tous les pouvoirs ne remplaceront jamais un cœur, que le cœur du pauvre est plus important que la bourse du riche, le pouvoir du riche. Ça c'est très important, deuxième élément.

 

Troisième élément qui est aussi très important dans son humanité de ce point de vue là.  Il y a ici une réalité concrète de la vie en société : il y a un compagnon du Prophète (Pbsl), Al-Hubâb Ibn Al Moundir, qui vient vers lui un moment donné durant la bataille de Badr[5] et lui dit « Mais là où on est, c'est une révélation ou c'est ton opinion? » Et le Prophète (Pbsl) lui dit : «Non, c'est mon opinion. » Et l'autre lui dit : « Donc, il faut changer parce que stratégiquement là où tu nous a mis c'est pas bon. Il faut aller vers les puits qui sont plus loin, couvrir tous les autres puits comme ça on empêche l'ennemi d'avoir de l'eau surtout qu'on est dans une position stratégique avancée. » Et le Prophète (Pbsl) écoute et il suit cet avis-là. En d'autres termes, quand Dieu parle au Prophète (Pbsl) par les révélations, tout le monde se tait, quand l'homme prend des décisions, tout le monde a le droit à la critique, c'est-à-dire il n'a pas une autorité discrétionnaire. Il n'a d'autorité discrétionnaire que quand l'autorité suprême parle. Mais il est un homme qui négocie son autorité quand il gère les affaires des hommes. Trois dimensions extrêmement importantes qu'il faut absolument rappeler et ça, dernier élément, c'est aussi dans la distanciation par rapport à ce que ça peut devenir par la suite que l'idéalisation d'un homme par rapport à penser qu'il peut être Dieu. Il y a un proverbe chinois qui dit : « Quand le sage montre la lune, le fou ou l'imbécile regarde le doigt ». En d'autres termes, il faut faire très attention à ce que le Prophète (Pbsl) nous guide vers Dieu mais il n'est pas Dieu et à un moment donné de l'histoire de l'Islam il y a eu quelque chose qui aurait pu ressembler à ce que nous considérons comme la grande distinction avec le christianisme à savoir la divinisation de Jésus ou de l'homme. Pour nous ça ne peut pas exister.  Pourtant, à un moment donné, Omar, au moment où le Prophète (Pbsl) meurt, il dit : « Il est parti et il va revenir, il va ressusciter, il va revenir comme Moussa (Pbsl) est revenu.» Et AbouBakr le fait cesser et lui dit : « Ceux qui adoraient Muhammad (Pbsl) saches qu'il est mort et ceux qui adorent Dieu saches qu'Il est vivant et qu'Il ne meurt pas. » Dimension extrêmement importante : l'humanité de l'homme quant au Prophète (Pbsl) c'est de savoir qu'il va mourir et que Dieu qui est le Vivant, ne meurt pas.

 

b. Ensuite, en parlant de l'exemplarité du Prophète (Pbsl), vous dites que ce dernier en fut la « meilleure incarnation » et qu'il vous semble important de voir comment ce dernier peut guider les musulmans et les éduquer aujourd'hui. Toutefois, s'il est important de se souvenir que le Prophète (Pbsl) demeurait un homme n'était-il pas alors forcément un produit de son environnement, de son temps etc. et comment donc ce dernier pourrait-il servir de modèle pour les musulmans d'aujourd'hui ? (Cette question prend une allure particulièrement importante car les musulmans croient que les versets coraniques auraient été révélés en réponse aux questions que posaient et face aux difficultés qu'affrontaient la population à l'époque du Prophète (Pbsl).)

 

Il y a deux questions qui sont différentes mais les deux sont importantes. Première des choses, oui le Coran pour certains des versets sont des réponses à des questions de l'époque, bien sûr, c'est une évidence. À des moments donnés « Et ils t'interrogent au sujet de l'âme, - Dis : l'âme relève de l'Ordre de mon Seigneur. Et on ne vous a donné que peu de connaissance. »[6] . Les rabbins de Médine qui avaient posé trois questions et qui avaient dit posez-lui ces questions et regardez les réponses. Et le Coran répond et donc il y a un dialogue pendant vingt-trois années entre les questions de la terre et les réponses qui viennent de Dieu. Ça c'est une évidence. Ce qui est très important c'est de savoir que ces réponses-là doivent être comprises par les musulmans pour en extraire les principes éternels. Elles sont révélées dans l'histoire pour que nous les comprenions pour l'éternité. Premier élément et ça c'est le sujet du dernier chapitre : « Dans l'histoire pour l'éternité.»

 

Deuxième des choses et qui est aussi très importante c'est que dans le Coran il y a des distinctions de niveaux et dans la vie du Prophète (Pbsl) de la même façon. Il y a des prescriptions qui sont révélées temporellement et historiquement mais qui sont éternelles quant à leur application. On sait tout ce qui concerne les six piliers de la foi, l'aqida et tout ce qui concerne les cinq piliers de la pratique. Là-dessus, le contexte historico-culturel n'a absolument aucune conséquence. Nos prescriptions sont liées à des dimensions qui sont universelles. Les principes sont universels, c'est-à-dire encore une fois les piliers et tout cela, les prescriptions : ne pas boire d'alcool, le rapport à la morale, les prescriptions, les obligations, ça c'est une chose. Maintenant, ce qui est important, c'est qu'il y a un certain nombre de ces prescriptions qui ne changent jamais mails il y a parfois à comprendre que la façon dont ces principes ont été appliqués à un temps sont liés au temps. En d'autres termes, ce qui est très important et ça beaucoup de musulmans ou de courants musulmans ne le comprennent pas, les principes sont universels, leurs applications sont historiques, contextuelles. Et c'est ça qu'il faut comprendre. En d'autres termes, on a dans le Coran une formule qui dit : « wa Amrouhoum shoura bainahoum »[7]. Les musulmans ont cette caractéristique depuis leur origine qu'ils se concertent dans les affaires. Et qui l'a fait ? Le Prophète (Pbsl). Il s'assoit avec les gens, il les consulte, voir même il va suivre l'opinion majoritaire même quand ce n'est pas la sienne. À Uhud[8] … il a une opinion, la majorité a une autre opinion, il suit la majorité. Donc, comme leader politique il se soumet à l'opinion de la majorité. Comme aujourd'hui on parlerait d'une démocratie qui suit l'opinion majoritaire. Et donc il a appliqué ça à son époque. Qu'est-ce que c'était à son époque? C'était une communauté qui était petite, qui vivait dans une ville, Médine, et qui avait la capacité de réunir autour du Prophète (Pbsl) des gens très facilement. Le modèle d'application est contextuel, il est lié à Médine, le principe il est universel. Les musulmans doivent comprendre que le modèle du Prophète (Pbsl) c'est qu'il a réussi a trouvé le meilleur moyen pour son époque d'appliquer un principe universel. Et il est modèle en nous disant : « À vous maintenant de faire la même chose, trouvez les meilleurs modèles à votre époque pour appliquer le concept universel.  Ça ne veut pas dire de m'imiter …vous ne pouvez pas en 2006 », dirait le Prophète (Pbsl), « prenez le modèle que j'ai développé au 7ième siècle et puis…. Non, vous ne pouvez pas imiter le modèle. Vous devez prendre les principes et imiter la façon dont a été appliqué le modèle, c'est-à-dire l'esprit créatif par lequel j'ai compris le principe et j'ai trouvé le modèle. » Donc, il faut trouver le modèle. Raison pour laquelle le Prophète (Pbsl) avait l'intelligence des principes pour son temps. Nous devons trouver l'intelligence des principes pour notre temps et ça veut dire aujourd'hui quand on est dans une démocratie, et quand on est dans des pays ou des personnes doivent être consultées à plusieurs centaines de kilomètres, comment est-ce qu'on va faire pour établir la shura? On a tous les moyens techniques, on a toutes les façons de pouvoir trouver cette dimension. Donc en cela, c'est extrêmement important de ne jamais confondre le caractère universel des principes avec le caractère contextuel de leur application.

 

Dernier élément qu'il faut mettre en évidence, c'est que le fait que le Prophète (Pbsl) soit passé de la Mecque à Médine est un formidable exemple de l'adaptation, de la prise en compte chez lui du fait culturel. Il a agit avec les gens de Médine en fonction de leur culture passive première et il s'est adapté à ça et il a intégré cette culture à l'application des principes islamiques et cela apparaît important d'avoir cette intelligence là.

 


[1] Paix et bénédictions sur lui

[2] Coran, Sourate 41 FUSSILAT (LES VERSETS DETAILLES), verset 6

[3] Mohammed al-Bukhari (en arabe : محمد البخاري), connu populairement sous le nom de Bukhari, Al-Bukhari ou d'Imam Bukhari (810-870) est un célèbre érudit musulman sunnite d'origine persanne ou turque et natif de la ville de Boukhara en Ouzbékistan. . Il est principalement connu pour avoir compilé le recueil de Hadiths nommé Sahih Bukhari, recueil considéré le plus authentique par la tradition sunnite.

 

[4] Sourat 80, V1 & V2

[5] La bataille de Badr est la première bataille des musulmans (elle leur a été victorieuse) contre les Quraychites qui l'avaient contraint à l'exil vers Médine. Elle a eu lieu le 17ieme jour du mois de Ramadan en l'an 2 de l'hégire (mars 624 de l'ère chrétienne).

[6] Coran, Soura 17. Le voyage nocturne (Al-Isra), V85

[7] Sourat 42. La consultation (Achoura), V38

[8] La bataille de `Uhud ou de `Ohod (أُحُد غَزوة [ġazwa uḥud]) est une bataille entre les musulmans et le clan mecquois des quraychites sur le mont `Uhud près de Médine en 625.

Question 4 :

 

Vous proposez aux musulmans d'apprendre de l'action du Prophète (Pbsl) en matière de relations humaines, de justice, de guerre, d'amour, etc. Si vous soumettez cette proposition aux musulmans, est-ce que c'est parce que vous croyez qu'il est possible d'établir des parallèles entre l'époque à laquelle a vécu le Prophète (Pbsl) de l'islam et celle d'aujourd'hui ? Si oui, lesquels ? Sinon, pourquoi ?

 

Tous les parallèles sont là, c'est-à-dire qu'encore une fois, ce que je disais tout à l'heure est fondamental : quel est le parallèle premier qui va en fait jouer sur tous les plans? Il reçoit un texte avec un message, un message fondamental… Il est un Dieu unique, approchez-vous de Lui et aimez-Le, un. Deux, il est un Prophète (Pbsl), c'est le dernier, suivez-le et aimez-le. Ça c'est un message qui nous est transmis par sa vie et il nous parle aujourd'hui de la même façon. Que fait-on aujourd'hui pour nous souvenir que Dieu est et de nous approcher de Lui et de l'aimer? Que fait-on aujourd'hui pour suivre l'exemple du Prophète (Pbsl) pour nous rapprocher du Lui et de l'aimer, le suivre, être dans ses traces, sur son chemin? Ça c'est un message qui parle pour aujourd'hui. Mais ce n'est pas terminé. Ensuite, simplement la fonctionnalité du texte révélé, du Coran dans nos vies et la fonctionnalité du Prophète (Pbsl) comme guide dans nos vies et qu'il faut suivre. Donc, deux dimensions. Ensuite dans le prolongement de tout ceci, le Coran lui vient avec des principes et lui ce qu'il a fait c'est qu'il a fait un aller-retour entre les principes qu'il recevait et le pays dans lequel il était. Il n'y a rien de comparable entre la société de Médine et la société canadienne d'aujourd'hui en matière de faits. La seule chose qui est comparable c'est un, il y a des principes et, deux, il y a des hommes. Maintenant, ce qui nous est demandé aux hommes maintenant, pour vous qui vivez ici au Canada, c'est de connaître l'essence du texte et de connaître le contexte dans lequel vous vivez pour essayer de vivre en accord. Donc, la seule chose qui est importante partout où on est, c'est la cohérence. Et après il faut simplement appliquer les principes en fonction du contexte dans lequel on est.  Mais on ne peut pas au niveau économique, au niveau social, au niveau culturel, comparer l'incomparable. L'époque a changé, les cultures ne sont pas tout à fait les mêmes mais les principes sont les mêmes et ce qui doit rester la même chose c'est comment prendre de cet environnement, construire avec cet environnement, réformer cet environnement pour parvenir à quelque chose qui est un mariage de l'éthique et de la pratique, c'est-à-dire de la cohérence. 

 

Question 5

 

Les musulmans considèrent Muhammad comme le dernier des Prophète (Pbsl), le porteur du message divin final. Mais les musulmans reconnaissent tout de même les autres Prophète (Pbsl). Pourriez-vous nous parlez davantage sur ce qui, selon l'historiographie islamique, distinguerait Muhammad des autres Prophète (Pbsl). 

 

En tout cas trois choses : la première des choses c'est qu'effectivement, c'est le dernier, c'est-à-dire il clôt le cycle de la prophétie, après lui il n'y en a plus. Et donc dans le fait qu'il est le dernier, il va y a voir cette formule coranique qui dit «Al Youm Akmaltou Lakoum Dinoukoum Oua Atmamtou âalayakoum Niâmati Oua Radhaytou Lakoum Al Islamou Dinnan".» (« Aujourd'hui, J'ai Parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. Et J'agrée l'Islam comme religion pour vous.'' »)[1]. Et ça ce n'est pas simplement sur les 23 années de révélations, c'est sur tout le cycle de la prophétie. Donc, sa particularité, c'est d'avoir boucler la boucle, d'avoir terminer et ça c'est le parachèvement d'une certaine façon.

 

La deuxième des choses, par rapport aux autres Prophètes (Pbsl), c'est qu'en apportant le dernier message, il va rectifier ce que les hommes ont fait des autres Prophètes (Pbsl). Mais par rapport aux prophéties elles-mêmes, il est sur les traces d'Abraham, sur les traces de Moïse, sur les traces de Jésus. Donc il est le confirmateur des messages précédents et le rectificateur de ce qu'en ont fait les hommes. Donc il a un statut vraiment fondamental, c'est-à-dire rien de nouveau mais revenir à l'essence du Message. Et il vient redonner sa substance fondamentale à l'acte fondateur qui a commencé avec Adam (Pbsl) c'est Al-islam c'est-à-dire le don de soi à l'être créateur, c'est-à-dire vraiment de se réconcilier avec cette source-là et ça c'est important. 

 

Troisième des choses qui est véritablement importante c'est que ce qu'il va exiger des hommes comme dernière des révélations c'est effectivement d'être les témoins. Il y a une dimension de témoignage «litakounou chouhada-a ^ala alnnasi wayakouna alrrasoulou ^alaykoum chahidan» (« Et aussi Nous avons fait de vous une communauté de justes pour que vous soyez témoins aux gens, comme le Messager sera témoin à vous. »)[2]. Donc oui le christianisme avec Jésus est une religion universelle, est une religion pour tous les hommes, mais ce qui va être particulier avec le dernier c'est qu'il y a une exigence d'être pour l'éternité des témoins, c'est-à-dire même quand les Chrétiens oublieraient leur message, d'être un témoin de son message pour réveiller la dimension de la spiritualité. Donc il y a une fonctionnalité de ce Prophète (Pbsl) qui est effectivement beaucoup plus importante, beaucoup plus lourde et c'est comme ça qu'on comprend le fait que le Prophète (Pbsl), quand il arrive dans le voyage nocturne à Jérusalem, il guide la prière comme étant le dernier, mais comme étant l'accomplisseur et le témoin de tout ce qui a été dit. Il confirme et accomplit, voilà sa particularité.

 

Maintenant en terme de Prophète (Pbsl) et en terme de statut de Prophète (Pbsl), ce qui nous est dit dans le Coran c'est que nous n'établissons pas de distinctions entre ces prophéties. Tous reçoivent notre respect et notre reconnaissance de la même façon. Donc, ils ont tous la même reconnaissance, tous le même statut mais celui qui est le dernier pour nous, vient avec ces trois dimensions accomplir, confirmer et inviter au témoignage universel du message.

 

 

Question 6

 

Nous savons que pour les musulmans chiites, Ali occupe une place très importante dans l'imaginaire des croyants. Selon vous, est-ce que cette place privilégiée qu'occupe Ali pour les chiites transforme d'une façon ou d'une autre leur lien avec le Prophète (Pbsl) ?

 

Non, sur le lien fondamental il faut qu'on soit extrêmement, extrêmement clair. Bien entendu, il y a des courants qui ont exagéré et qui sont allés très, très loin et puis ils sont marginaux en disant que Jibril s'était trompé qu'il aurait dû aller voir Ali et donc ça c'est de l'extrémisme. Maintenant, pour la majorité de la tradition des duodécimains et des septimains chiites, il y a la reconnaissance absolue du statut du Prophète (Pbsl). Et donc, de ce point de vue, ça ne change rien. Leur problème n'est pas dans le statut de Prophète (Pbsl). Leur problème est dans la succession. Ils pensaient que tous ceux qui sont venus à l'exception de Ali n'ont pas la légitimité et jusqu'à aujourd'hui il y en a qui sont obsédés par ça et ils ne peuvent pas entrer en communication avec les sunnites à cause de ça et certains sunnites sont aussi obsédés par ça  parce que la seule chose qu'ils entendent d'eux à chacune des khutba du vendredi c'est qu'ils (les chiites) insultent Abou Bakr et Uthman et Omar. Ça, ça existe mais ensuite, ce problème de la succession s'est ensuite transformé en différentiation théologique sur toute la théorie des imams, de l'imam caché ensuite, de l'autorité en fait, de qui a l'autorité. Ensuite, on est allé jusqu'à l'imam caché, donc ça c'est un problème de succession politique qui s'est cristallisé en catégorisation juridique et théologique. Mais dans tous les cas, le statut du Prophète (Pbsl) est reconnu comme tel, il y a le même respect. Ce qu'aimeraient les chiites et ce que disent les chiites dans leur majorité c'est d'élever le statut de Ali comme étant véritablement la filiation directe par le sang et par le cœur, ce que les sunnites eux, n'acceptent pas, ne partagent pas…mais si on revenait à ce qui l'essence même de l'islam c'est-à-dire de la reconnaissance de l'Unicité, du tawhid, du statut du Coran et de la centralité du Prophète (Pbsl), là on serait sur un socle commun.

 


[1] Sourat Al Maida, verset 3

[2] Sourat Al Baqara, verset 143

 

 

 

Montréal, le 12 Mars 2007

-Les deux attitudes

Par Salah Basalamah

Les deux attitudes

On a coutume d'appeler la différence, voire la divergence entre les mondes anglophone et francophone du Canada par « les deux solitudes » en référence au titre du fameux roman de Hugh McLennan paru en 1945. Ce qu'on a vu dernièrement, autour de l'expulsion d'une jeune fille de onze ans d'un tournoi de soccer interprovincial à Laval, nous démontre la diversité de comportement face au foulard des musulmanes. Une diversité que l'on peut schématiquement résumer par les deux attitudes opposées des associations de soccer québécoise, d'un côté, canadienne et ontarienne de l'autre.
Cet incident, apparemment anodin (sa banalisation n'est pas innocente), est le signe manifeste de perceptions contradictoires au sujet de ce qui ne représente au fond qu'une partie du vêtement féminin en islam et dont on force le symbolisme au gré de l'analyse sociopolitique de nos sociétés.
Règlement et sécurité
Sur le plan de la lecture des règlements, d'abord. Alors que l'article sur les équipements des joueurs des lois du jeu de la FIFA souligne une position ferme sur l'interdiction de porter des bijoux, en raison du danger évident que peuvent représenter des ornements tels que les bagues, les bracelets ou les colliers (souvent en métal), on ne voit nulle part la moindre mention de ce qui pourrait être interprété en défaveur du port du foulard. Bien au contraire, on trouvera même dans la section « Autre équipement » que les « protections modernes telles que couvre-chefs, masques faciaux, genouillères et coudières sont faites dans des matériaux souples, légers et rembourrés et ne sont pas considérées comme dangereuses. Elles sont donc autorisées. »
Dans l'interprétation qu'en font les associations québécoise, canadienne et ontarienne, il apparaît pour la première que le foulard, en plus du fait qu'il s'agit d'un symbole, n'est qu'un ornement et que, pour des raisons prétendument sécuritaires, il n'est pas seulement futile, mais doublement dangereux. Non seulement il pourrait représenter « un risque d'étranglement », selon les dires de la porte-parole du tournoi lavalois, mais il pourrait conduire d'autres jeunes filles musulmanes à y voir un « précédent », les encourager à rejoindre les rangs du soccer féminin du Québec et bouleverser la paix sociale de la province. Quant aux associations de soccer de l'Ontario et du Canada, le foulard n'a rien de cette surcharge sémantique et ne constitue que l'exercice d'un choix libre dans les limites, a-t-elle estimé à la lumière de son expérience et de celle de nombreuses contrées du monde, de la sécurité de la joueuse et de celle des autres.
Au zèle des premiers à lire les normes en fonction du sens réducteur mais tenu pour acquis du foulard (qu'ils se sont donnés eux-mêmes) et à prophétiser la catastrophe pour toutes les jeunes filles qui le portent correspond le pragmatisme des seconds, malgré le soupçon de naïveté que leur prêtent leurs homologues québécois. Autrement que ces derniers qui ont porté un jugement d'ensemble et pour le moins idéologique sur le foulard, l'association ontarienne de soccer (ASO) s'est exprimée sur la question après s'y être penchée : « Il doit être rentré [dans le maillot] solidement, a dit Guy Bradbury, président de l'ASO. Nous avons bien examiné ce cas et nous sommes à l'aise avec notre prise de position. »
Sous l'impulsion de l'association québécoise obtuse, la FIFA vient cependant de trancher ce samedi 3 mars en faisant la confusion accablante entre le respect « de la pensée et [de] la philosophie des autres » en général (comme si les musulmanes représentaient l'altérité absolue - par rapport à quoi et à qui ?) et celui du choix d'une partie des musulmanes de la planète de définir leur identité à la fois féminine et spirituelle.
 
Foulard et Soccer
Mais alors que l'on discute, en bons byzantins de notre époque, des interprétations juridiques à donner aux règlements selon telle ou telle orientation idéologique, il reste que le plus grand absent du débat est le foulard lui-même. Qui, de tous les acteurs de l'opinion et de la scène politique, s'est seulement demandé ce qu'est un foulard ? Quelles formes peut-il avoir ? En quels tissus peut-il être fabriqué et quels seraient ceux dont on pourrait réellement craindre les retombées au cas où une joueuse le tirerait comme on le ferait pour un maillot ? Personne, pas la moindre interrogation ni la trace d'un seul esprit critique qui aurait la curiosité de chercher à connaître, au-delà de ses multiples textures possibles, le sens et la valeur qu'il revêt pour une musulmane qui choisit de le porter.
D'une part, le foulard n'est pas un symbole parce qu'il ne signifie pas au premier chef une déclaration d'appartenance à l'islam (d'autres religions l'ont également prescrit), à l'islamisme politique ou à quelque autre catégorie de l'altérité absolue que l'on se donne au gré de ses peurs. Mais bien plutôt le signe d'un choix délibéré de signifier un autre rapport à l'être et au paraître. D'autre part, il n'est pas un simple ornement parce qu'il possède une valeur qui relève de l'identité et qu'on ne peut par conséquent s'en défaire comme d'un collier, d'une bague ou d'un bracelet. Il se peut en effet qu'un habit puisse être porté tantôt comme un symbole et tantôt comme un ornement, mais sa valeur fondamentale tient, pour la musulmane, surtout dans son caractère vestimentaire. Autrement dit qu'il est un vêtement au sens premier du terme, c'est-à-dire qu'il correspond au choix de son degré de pudeur, un vêtement qui l'habille de sa résolution de protéger l'espace d'intimité qu'elle s'est choisie pour elle-même.
Compte tenu du sens (entre autres possibles) et de la valeur du foulard pour une musulmane, il se trouve que rien, dans les valeurs universelles des chartes humanistes canadiennes et celles de leurs ancêtres européennes, ne contrevient au droit fondamental de le porter. D'ailleurs, la phrase de Tariq Ramadan résume bien cette convergence lorsqu'il dit que : « Il est islamiquement interdit d'obliger une femme à porter le foulard et il est contre les droits humains fondamentaux de l'en empêcher. »
Si la politique socioculturelle du Québec est aussi fair-play et inclusive que l'esprit du soccer - du moins tel qu'il est pratiqué en dehors des zones d'influence du laïcisme outrancier -, alors il existe un espoir pour les québécoises musulmanes (jeunes et moins jeunes) qui ont choisi de le vêtir, sans empiéter sur la liberté des autres, de ne pas être menacées d'exclusion de certains espaces de socialisation (emploi, sport, loisirs, etc.) au Québec.
 
Politique et médias
Dans un climat préélectoral très orienté sur les positions des uns et des autres au sujet des accommodements raisonnables, les partis politiques rivalisent d'opportunisme pour gagner la faveur de ceux qu'ils croient être les plus nombreux. Si Dumont et Charest pensent que ces derniers sont ceux qui prônent l'assimilation des « étrangers » à la « culture et aux valeurs québécoises » et que Boisclair pense plutôt qu'ils représentent les esprits les plus libéraux - dans la mesure où il se dit « de pensée libérale » au sens propre du terme (Le Devoir du 28 février 2007) -, rien ne montre dans les positions respectives un souci véritable d'entendre les concitoyens des confessions les plus concernées et de comprendre leurs analyses, toujours selon les critères des principes universels de justice et d'égalité.
L'écoute n'est d'ailleurs pas l'apanage des médias non plus. Dans les différentes occasions de prises de parole qui ont été données aux représentants des organismes et secteurs concernés par le débat, les voix musulmanes n'ont pas fait le poids face à celle du droit, du soccer et de la politique. La plupart des représentants de « la communauté musulmane » invités pour commenter l'événement ont une nouvelle fois fait office d'alibi pour signaler la présence de toutes les parties impliquées. Mais pour les entendre proposer leur analyse ou expliquer pourquoi une jeune fille musulmane qui a choisi de porter le foulard ne peut le traiter comme un ornement ou encore comment il est possible - pour parer à toute possibilité de risque (est-ce même possible dans un sport à crampons ?) - de trouver des formes de foulard alternatives le temps du match, etc. : rien, pas la moindre minute d'antenne.
Par ailleurs, il est remarquable qu'on se protège de l'accusation de « racisme » derrière le fait que l'arbitre est musulman. Or, même s'il ne s'agit pas d'un cas de xénophobie (bien plutôt), le problème n'est pas moins important. En effet, il est encore plus remarquable de constater qu'on ne s'interroge pas du tout sur les motivations de son geste (si ce n'est qu'il a appliqué le règlement… selon une interprétation bien particulière pourtant) du fait même qu'il est musulman.
 
Un dernier mot. Le phénomène de la présence musulmane dans nos sociétés suscite manifestement les passions et le contraste des perceptions. Mais ne serait-il pas temps, à l'heure où la « Commission de consultation sur les pratiques d'accommodements reliées aux différences culturelles » vient de prendre ses fonctions, qu'une réflexion où toutes les parties concernées seraient appelées à contribuer, se faire entendre, autrement dit à être considérées en vrais citoyens?
 
 
 
Salah Basalamah
Présence Musulmane Canada

 

 

Montréal, le 10 Février 2007

-Pour un « nous » concitoyen

Par Salah Basalamah

Pour un « nous » concitoyen

 

Les derniers débats dont se sont emparés les médias québécois autour de l'accommodement raisonnable et de toutes les thématiques qui en ont dérivé ont démontré encore une fois la vivacité et l'émotivité avec lesquelles le peuple de la Belle province réagit aux questions qui mettent en jeu son identité. Présentées comme le lieu de discussion d'une destinée, d'une spécificité menacée, ces réactions deviennent parfaitement compréhensibles, pour autant qu'elles soient envisagées dans l'inclusion de tous ses membres. Or, le problème n'est pas tant de mettre l'animation du débat sur le compte de sa vitalité pour les Québécois que d'y voir plutôt l'occasion trop belle pour certains de jouer sur les sensibilités, à la fois actuelles et historiques, afin de nourrir les appréhensions et entretenir les peurs.

C'est que les débats sur les nombreux sujets sensibles que les derniers sondages ont suscités ne sont pas le seul résultat d'un intérêt naturel pour les questions de sociétés, mais également la conséquence d'un projet délibéré de consolider une conception particulière de la citoyenneté qui se veut protectrice de la culture et des « valeurs québécoises ». Ainsi, ces dernières ne seraient préservées que si les immigrants acceptaient : ou bien de laisser leurs cultures et leurs religions aux frontières du Canada, ou bien de « s'assimiler » aux choix des modèles d'identités de la société ambiante, de préférence celle d'avant l'âge de l'hyper-hétérogénéité et de la mondialisation la plus débridée. À entretenir une vision aussi immobiliste de la réalité sociale en devenir, on tombe forcément dans la nostalgie, l'illusion et, par conséquent, le déni le plus radical.

 

La mémoire refoulée

Lors de sa fameuse leçon de Ratisbonne de l'automne dernier, le pape avait fait l'apologie de la rationalité gréco-chrétienne comme étant l'un des traits dominants de l'identité de l'Occident laïc qu'il ne devrait d'ailleurs pas oublier. L'identité européenne, chrétienne par la foi et grecque par la raison, serait donc à concevoir par opposition à un islam présenté comme non-occidental, voire anti-occidental puisque présumé violent, impulsif et irrationnel intrinsèquement. Ainsi, il apparaît évident que, dans la bouche de la personnalité politique que représente le pape, la description de la mémoire occidentale n'est pas anodine. Elle est l'expression d'une vision sur l'histoire qui officialise le refus de reconnaître à l'islam de faire partie de la mémoire collective occidentale. Plus de sept siècles en Espagne, une présence active aussi bien dans le Nord que dans le Sud de la Méditerranée et la courroie de transmission principale du savoir au Moyen Âge. Et pourtant, l'islam est recalé au rang d'étranger, de corps exogène, encombrant et indésirable.

En voyant le « succès » dont fait preuve la manchette musulmane dans la presse et le paysage audiovisuel québécois, on se demande s'il n'y a pas lieu de constater une sorte de retour sur la place publique du refoulé religieux à travers celui, plus profond, du refoulé musulman. De fait, l'une des raisons de voir le discours islamophobique ou pour le moins islamo-aliénant se développer au Québec, c'est qu'il n'est pas reconnu à l'islam sa part légitime de participer de la mémoire de l'Occident.

 

L'illusion de la pureté

Un tel refoulement, s'il n'est pas généralisable, se construit cependant sur une représentation de soi plutôt dangereuse : l'illusion de la pureté. Une pureté à la fois ethnique, identitaire et surtout culturelle qui prend ses racines dans le même double binôme religieux (judéo-chrétien) et culturel (gréco-romain) européo-méditerranéen. Ce qui est remarquable, c'est de constater que cette illusion se contredit dans ce qu'elle présuppose elle-même puisqu'elle n'est pas constituée d'une origine unique ou pure, mais bien plutôt quadruple et, par conséquent, déjà hybride. Or, le refus de reconnaître l'islam comme une des composantes multiples de la mémoire de la civilisation occidentale n'est pas seulement une injustice à l'endroit de l'islam, il l'est surtout à l'endroit de ceux pour qui l'écart de vision demeure aussi important sur leur histoire au point de ne pas être en mesure de mettre en perspective les émois de leur présent.

Le métissage culturel et identitaire n'est pas qu'un constat tributaire des derniers développements de la mondialisation et du postmodernisme, mais également le processus naturel de fécondation mutuelle qui caractérise de tout temps les rencontres individuelle, collective ou intellectuelle des nations, des cultures et des langues. La réalité interculturelle du Québec ne serait qu'une nouvelle illusion si elle devait être relativisée à l'aune d'un rêve de pureté parfaitement réactionnaire et dénégateur.

 

La double intégration

Dans tous les débats, il est apparu évident que l'objectif ultime de la « tolérance » que certains, grands seigneurs, ont concédée à l'égard des immigrants est celui de leur intégration. On veut bien, par exemple, admettre les foulards à l'école pour que les jeunes filles musulmanes s'intègrent. Si c'est bien le cas dans les faits, il reste que l'effort d'intégration ne semble être exigé que d'un seul côté, alors que de l'autre, on « tolère ».

Ainsi, les institutions démocratiques ne seraient plus le cadre de l'application des principes d'égalité et de justice - qui exigent de tous les citoyens de se conformer aux droits et devoirs qui leur incombent -, mais le lieu d'accueil qui souffre la présence des intéressées en attendant qu'elles s'adaptent et, on l'espère, fassent montre de civisme en quittant ce qu'on ne cesse d'interpréter autoritairement comme un signe de sexisme et de soumission. Si bien qu'il n'est pas question d'effort d'intégration du côté de la « société d'accueil », mais seulement l'affectation d'une tolérance généreuse, quoique temporaire, pour celles qui doivent en fin de compte se conformer aux « valeurs québécoises ». Quelles sont-elles d'ailleurs ? Celles que consacrent les institutions démocratiques ou plutôt celles reformulées par le rêve persistant d'une homogénéité infondée ?

S'il y a le moindre espoir d'assumer pleinement le statut de terre d'immigration, ce ne sera certes qu'en promouvant une « double intégration » : pour les musulmans québécois d'agir en citoyens (respecter les lois et s'ouvrir à la société locale) et pour leurs concitoyens de mieux les connaître (écouter et côtoyer).

 

Après l'intégration

Si l'intégration reste une réalité qui s'impose tant que le Canada continue d'accueillir des immigrants, il n'en est revanche plus question lorsque la deuxième et la troisième générations de musulmans et de musulmanes ainsi que des centaines de convertis se réclament encore de l'islam et tiennent à leur identité religieuse comme une des composantes de leur identité de fait multiple. Y aurait-il un monde après l'intégration ?

Si ce vocable ne convient plus pour les musulmans nés au Québec, il n'est pas moins impropre pour tous ceux qui ont compris que la citoyenneté véritable tient dans l'engagement actif en faveur du développement social et du progrès des mentalités vers un vivre-ensemble débarrassé des suspicions et des appréhensions entretenues. La « participation » - en tant qu'individus musulmans - pour le bien du plus grand nombre, que ce soit à travers le politique, le social, l'économique ou le culturel ; telle est l'exigence citoyenne qu'il faut désormais défendre pour sortir des ornières de l'aliénation forcée où le discours dominant semble la confiner. L'étranger ne serait pas seulement celui qui vient d'ailleurs, mais également celui qu'on ne connaît pas ou qu'on ne veut pas connaître, même si on le côtoie depuis des années…

 

Un débat démocratique et éthique

En somme, un tel projet de société où le désir du vivre-ensemble n'est pas qu'une disposition « bonasse » ou un « aplatventrisme » masochiste, mais le signe d'une intelligence sociale et de bon voisinage pluralistes, ne peut aboutir qu'en étant extrêmement exigeant sur la manière de conduire les débats. Toutes les discussions que nous avons entendues ces derniers temps ont, certes, le mérite d'avoir eu lieu, mais on ne sait que trop à qui sert, pour certaines, de présenter des réponses critiquées et critiquables à plus d'un titre et d'une manière aussi peu respectueuse de soi-même, de l'opinion publique et de l'éthique de l'information.

Si l'on souhaite vraiment se rapprocher, mieux se comprendre et s'accorder sur les conditions de ce vivre-ensemble que toutes les parties appellent de leurs vœux, il est nécessaire que l'on prenne conscience, de part et d'autre, que le seul espace de convergence possible demeure celui de la concitoyenneté. Autrement dit, la conscience véritable que le « nous particulariste » que l'on ne cesse d'entendre de tous bords n'est en réalité qu'un seul, un « nous commun », large et inclusif des tous les Québécois et Québécoises quelles que soient leurs appartenances religieuses ou non. L'éthique concitoyenne est en effet celle qui nous permet à chacun de dépasser nos ghettos intellectuels respectifs, de trouver l'expression d'un universel commun et d'œuvrer aujourd'hui pour le Québec de nos enfants.

 

 

Salah Basalamah

Présence Musulmane Canada

 

 

Montréal, le 30 Janvier 2007

- L’accommodement raisonnable Leçon d'une manipulat
ion accentuant les divisions au sein de la société
québécoise

Par Touhami Rachid Raffa

 

 

 

L’accommodement raisonnable 

 Leçons d’une manipulation accentuant les divisions au sein de la société québécoise

 

 

 

La fin de l’année 2006 et le début de 2007 ont été marqués par une tempête d’une nature et d’une ampleur inconnues à ce jour et qui ont  fortement secoué le Québec, une tempête dont les dégâts sont considérables et dont la société, à la fois dans son ensemble et dans la diversité de ses composantes, semble vouée à en subir les contrecoups durant un certain temps encore.

 

 

La rectitude politique, la fête de Noël et l’accommodement raisonnable

 

Surfant littéralement sur une vague qui remonte à plusieurs années déjà et qui impose un nouveau langage public aseptisé puisant aux sources d’une rectitude politique contestable – celle là même qui considère, par exemple, comme mal entendants et mal voyants même les personnes affligées de surdité ou de cécité totales – les politiciens se gardent désormais de souhaiter  « joyeux Noël » à la population, sans autre explication. Patrimoine Canada, ce grand ministère fédéral gardien de la culture, du bilinguisme et du multiculturalisme canadiens, a pris cette fois-ci la responsabilité de substituer « Bonne fête du solstice d’hiver » aux vœux traditionnels de Noël…Laissant ainsi courir la rumeur, dans une opinion publique majoritairement de confession ou de culture chrétienne, qu’un tel changement découlait de revendications répétées de minorités religieuses non chrétiennes heurtées dans leur foi!

 

L’incident du sapin de Noël d’un palais de justice de Toronto, dû à l’attitude déplorable d’une juge de religion juive, a contribué à consolider une telle rumeur, en dépit de la condamnation de cette magistrate par le Congrès juif canadien.  De nombreuses autres institutions et organisations religieuses, y compris musulmanes, n’ont pas manqué, en vain hélas, de se dissocier totalement de cette vague, aussi mystérieuse qu’injustifiable, qui tente de faire disparaître les fêtes religieuses chrétiennes du discours et de l’espace publics. La polémique n’a pas cessé de s’enfler, puisant à même un très regrettable amalgame surmédiatisé, liant faussement cette question à l’accommodement raisonnable et au laxisme qu’on veut absolument y coller.

 

 

Les vitres teintées du gymnase d’un YWCA et l’accommodement raisonnable

 

Une autre « révélation » hypermédiatisée allait émerger bien vite dans la foulée de la controverse sur Noël, aggravant une atmosphère de plus en plus survoltée. Il s’agit de l’entente intervenue entre une école privée juive d’Outremont et le voisin qui lui fait face, un YWCA, en vertu de laquelle les fenêtres du gymnase de cette institution communautaire ont été teintées à la demande et aux frais de la première, afin d’empêcher les élèves de sexe masculin de jeter des regards sur les femmes se livrant à des activités sportives. Là encore – au-delà du jugement que les uns et les autres se permettent de porter sur l’éducation de ces garçons et sur la lutte pour les droits des femmes – cet arrangement privé qui ne concerne en fait que les parties en cause, a fait la une sous l’empire de ce qu’on a prétendu indûment être le « débat sur l’accommodement raisonnable » et sur les excès intolérables qui profiteraient à des minorités suspectées de ne pas vouloir s’intégrer.

 

Insensiblement, on en est arrivé très vite à distiller au sein de l’opinion publique l’idée que l’accommodement raisonnable se réduisait à une série de concessions abusives et intolérables accordées à des groupes religieux minoritaires au détriment  de la majorité québécoise de souche.

 

 

Le silence coupable des politiciens et des institutions responsables

 

Loin de s’impliquer dans un « débat » entamé sur une confusion des genres, des faussetés et des amalgames relevant à la fois de l’incompétence et de la mauvaise foi, les pouvoirs publics se sont gardés de dénoncer une dangereuse manipulation de l’opinion publique majoritaire qui a eu pour déplorable résultat de faire peur à celle-ci et de réactiver un vieux réflexe qui avait  longtemps affecté la société québécoise dans le passé, connu sous l’appellation de « mentalité d’assiégé ». Désormais, de nombreux Québécois expriment ouvertement la crainte de perdre des valeurs fondamentales, se sentant de plus en plus marginalisés chez eux, contrôlant de moins en moins leur avenir…

 

Bien plus, le silence inhabituel de la Commission des droits de la personne a été fort remarqué. Il y a lieu de s’interroger sur les causes réelles de l’absence  d’intervention publique d’une institution qui est concernée au premier chef par un acharnement médiatique qui a réussi facilement à discréditer l’accommodement raisonnable, sachant la compétence exceptionnelle de cette institution en la matière au sens légal comme dans l’acception   commune du terme. Certains citoyens n’hésitent pas à se demander si la Commission – et il en est de même du Secrétariat des affaires religieuses du ministère de l’Éducation et du Conseil des relations interculturelles rattaché au ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles – n’a pas été empêchée de rétablir les faits et de dissocier ainsi l’accommodement raisonnable, dont peut bénéficier un individu dans certaines circonstances, d’un débat qui porte d’abord et avant tout sur un nécessaire vivre-ensemble collectif et sur la place et le statut des minorités au Québec.

 

 

Un sondage mené sur une opinion publique manipulée et surchauffée

 

C’est dans une telle atmosphère survoltée et entretenue par des contresens et une bonne dose d’incompétence de la part de faiseurs d’opinion qui ignorent même la nature, le contenu, la valeur et la portée de l’accommodement raisonnable qu’un groupe de médias a lancé une enquête- sondage sur le racisme et la tolérance des Québécois de souche et des « autres », confrontant ainsi ces deux composantes de la société.

 

Il n’est donc pas étonnant que, dans de telles circonstances, le sondage révèle une majorité de Québécois qui s’affirment racistes à divers degrés, ce qui contredit une réalité bien plus nuancée. Cela reviendrait à considérer comme tout à fait normale la tension artérielle d’un individu  prise non pas au repos, mais après que ce dernier, essoufflé et apeuré, ait couru 500 mètres de toutes ses forces pour échapper à un agresseur! Soumises à un stress certain, la majorité de souche et les minorités ont réagi non pas en fonction de la réalité telle qu’ils la vivent, mais d’émotions attisées qui mettent à nu l’état d’ignorance de « l’autre », mère de suspicion et de peurs, creuset de l’intolérance, de la xénophobie et même du racisme.

 

Si le Québec n’échappe pas à ce mal universel du racisme qui ronge toutes le sociétés humaines, si la discrimination en emploi y constitue une réalité qui frappe durement les communautés les plus vulnérables, à savoir les Arabo-Berbères musulmans et les Noirs, et si l’arabophobie et l’islamophobie y sont bien vivantes comme partout ailleurs en Occident, exacerbées depuis le 11 septembre 2001, si une commission parlementaire s’est penchée cet automne sur le racisme, cela ne fait pas de la majorité des Québécoises et des Québécois des racistes. En bref, le résultat divulgué est loin de refléter le degré de racisme des Québécois dont certains ignorent d’ailleurs la définition de ce terrible et sinistre vocable et les nuances qui le démarquent d’autres maux que sont la xénophobie et l’intolérance.

 

 

Un sondage  contradictoire qui ne s’embarrasse pas de fausses conclusions

 

La dernière partie révélée de ce sondage qui a suscité tant d’intérêt au Québec, voire trop d’intérêt, donnant lieu à des records d’écoute, a trait notamment à l’obligation de respecter les lois et règlements en vigueur, comme si la majorité de la population pouvait se considérer hors-la-loi et contre la vertu!

 

Le scandale – c’est le moins qu’on puisse dire – réside dans l’interprétation faite de la réponse  à cette question sur le respect de la légalité; en effet, contre toute attente, le sondeur en chef de la firme retenue a eu l’outrecuidance d’en déduire que la majorité des Québécois de souche et des membres des communautés culturelles rejette l’accommodement raisonnable! Au-delà du caractère totalement non scientifique d’une telle lecture, il y a là une manipulation manifeste et éhontée des résultats auxquels on fait dire tout autre chose puisque la question n’avait aucun lien direct ou indirect avec l’accommodement raisonnable! Bien plus, cette interprétation place derechef l’accommodement raisonnable hors du champ de la légalité, ce qui constitue à tout le moins un non sens et un mensonge! En effet, durant tout ce cirque médiatique, on n’a pas assez répété à la population que l’accommodement raisonnable fait partie intégrante de notre arsenal juridique comme on le verra ci-dessous.

 

De plus, comment concilier le fait qu’une majorité de Québécois se déclare, dans le même sondage, à la fois raciste et très – voire trop – tolérante vis-à-vis des membres des communautés culturelles? La cécité des sondeurs, de leurs donneurs d’ordre et de la plupart des médias à cet égard a donc contribué à alimenter le débat en le dénaturant de fond en comble, dans un quasi unanimisme regrettable, et toujours dans l’indifférence des pouvoirs publics.

 

 

La récupération politicienne par un parti populiste de droite, marginal sur l’échiquier politique québécois

 

Au lieu de dénoncer l’inanité du sondage, le premier ministre du Québec n’a rompu le silence que pour nier le fait que les Québécois étaient racistes, se plaçant ainsi en porte-à-faux avec une  réalité qui mérite d’être reconnue et en même temps fortement nuancée, et avec les initiatives de son propre gouvernement qui se sont traduites, notamment, par la tenue d’une Commission parlementaire sur le racisme à l’automne 2006, et dont les travaux doivent alimenter l’élaboration d’une prochaine politique sur le racisme.

 

Le champ politique ayant été laissé vacant par les grands partis durant ce débat mal enclenché, il a alors été occupé de la manière la plus opportuniste par  Mario Dumont et son Action démocratique du Québec (ADQ), marginale dans l’échiquier politique et qui risquait de disparaître totalement lors des prochaines élections législatives provinciales, faute de vision et de programme crédibles.

 

Sans faire la moindre référence au racisme et à l’exclusion qui en découle, l’ADQ et son chef ont réussi à attiser chez une majorité de Québécois de souche le vieux réflexe d’assiégé. Le 16 janvier 2007, dans une pompeuse Lettre ouverte aux Québécois intitulée Une constitution québécoise pour encadrer les « accommodements raisonnables » - Pour en finir avec le vieux réflexe de minoritaire, Mario Dumont ne se prive pas de faussetés et d’omissions :

 

Faussetés :

 

 - « Un débat qui a largement dépassé l’habituel cercle politique… » :

Le débat n’a malheureusement pas eu lieu dans l’arène politique, les politiciens du Parti libéral au pouvoir et ceux du Parti québécois s’étant retranchés dans un silence irresponsable.

 - « Un débat de fond dans la société québécoise… » :

Le débat s’est limité à une manipulation médiatique et à la récupération politiquement très opportuniste par une ADQ en perte de vitesse.

 - « Des dirigeants d’organismes publics qui choisissent de mettre de côté nos propres valeurs communes pour satisfaire des demandes formulées par des représentants de communautés » : Affirmation mensongère; même si certains accommodements peuvent paraître inadéquats et inacceptables, cela ne met aucune valeur commune en péril. De plus, l’accommodement raisonnable concerne l’individu et non les groupes ou les communautés.

 - « Une constitution pour encadrer l’accommodement raisonnable » :

Même les dictatures n’oseraient pas recourir à une clause constitutionnelle pour si peu, sachant que la constitution d’un État, loi fondamentale de laquelle découlent toutes les autres qui doivent lui demeurer conformes, définit l’encadrement de l’État dans ses valeurs et règles générales et essentielles. On ne peut y avoir recours pour régler les questions de litiges entre parties.

 - « Le devoir de fournir à nos dirigeants d’organismes publics un cadre de référence et une direction claire en matière d’accommodement raisonnable » :

L’essence même de l’accommodement raisonnable réside dans des solutions au cas par cas, ce qui rend difficile un encadrement qui soit à la fois rigoureux et d’application générale et uniforme.

 - « Cette tendance à s’effacer collectivement, qui est issue de ce vieux réflexe de minoritaire » : Constat relevant du fantasme et de la manipulation qui s’alimentent à un vieux fond qu’on croyait  révolu, celui du complexe d’infériorité par rapport à la minorité dominante anglo-québécoise et à la majorité anglophone du Canada. Il s’agit aussi d’une manière minable et dangereuse de soulever une frilosité identitaire au sein de la majorité.

 - « De souche européenne…» :

Volonté de dissocier le « nous » d’origine européenne des « autres » que sont les allophones qu’on ne cesse de mettre au défi de s’intégrer à la majorité, et même les autochtones que Mario Dumont omet de mentionner…

- « Ces valeurs que sont l’égalité entre les individus, la liberté d’expression, la justice, le respect, la solidarité, la paix et notre attachement fondamental envers la démocratie méritent d’être défendues » :

Perfidie poussée à l’extrême et prétendant effrontément que lesdites valeurs sont mises en péril par des demandes d’accommodements de la part de groupes minoritaires. En bref, pour l’ADQ, la patrie est en danger et son chef lance un appel à la mobilisation générale pour la sauver en légiférant pour restreindre le recours à  l’accommodement raisonnable devenu la source de nombreux attaques contre la nation québécoise! Enfin, Mario Dumont ne considère pas la Charte des droits et libertés du Québec comme faisant partie intégrante desdites valeurs qu’il s’est risqué à énumérer pour en rappeler l’existence, au cas où les Québécois seraient devenus amnésiques…

 

Omissions :

 

 - Pas un mot sur le racisme présent dans la société, ni sur le sondage troublant qui vient de sortir à ce sujet.

- Aucune référence à la discrimination en emploi qui ravage certaines communautés ethniques et religieuses, surtout les Arabo-Berbères musulmans, et en matière de logement.

- Rien sur le peu de sensibilisation à la diversité au sein de la société, et pas la moindre allusion à une indispensable lutte contre le racisme au Québec.

-L’ADQ et son chef n’ont  jugé ni utile ni nécessaire, l’automne dernier, de participer à la moindre séance de la Commission parlementaire sur le racisme.

- Le mot « diversité » – qui reflète pourtant une réalité des plus palpables de notre société – n’est pas mentionné une seule fois dans cette « Lettre ouverte aux Québécois », l’identité et la citoyenneté québécoises étant  probablement confinées aux  ornières traditionnelles (« pure laine et de souche »), sous couvert de valeurs communes dont on laisse pernicieusement croire qu’elles ne sont pas partagées par les minorités.

- Pas la moindre allusion non plus à la Charte des droits et libertés qui reste tout de même, n’en déplaise à Mario Dumont et aux autres tenants de la droite conservatrice, un des plus grands acquis de notre société démocratique et de l’État de droit.

 

 

Pour réhabiliter l’accommodement raisonnable aux yeux de la majorité des citoyens

 

Mis à mal volontairement, par ignorance ou par incompétence, l’accommodement raisonnable (AR) mérite d’être explicité afin de rétablir la vérité et éviter ainsi les graves malentendus du débat en cours.

 

-         L’AR est un concept qui fait partie du droit canadien et du droit québécois, même s’il ne figure pas expressément dans la Charte des droits et libertés, ayant été forgé par la Cour suprême en vertu de la règle voulant que « les juges disent le droit », la jurisprudence créant des règles de droit suppléant ainsi le législateur. L’AR découle implicitement de l’article 10 de la charte  québécoise qui interdit toute discrimination.

 

-         Ce n’est pas une faveur et encore moins un privilège du fait qu’il rétablit une égalité mise à mal par une discrimination indirecte découlant de l’application de règles générales.

 

-         L’AR ne se limite pas aux champs religieux; il s’agit d’un concept plus large qui inclut l’âge, le sexe, la taille, la condition de femme enceinte, le handicap etc.

 

-         Il comporte ses propres limites bien définies par la jurisprudence puisqu’il ne peut être reconnu et octroyé que s’il n’entraîne pas de « contrainte excessive » (c’est-à-dire déraisonnable) pour un employeur ou  une institution scolaire par exemple. Il ne s’agit donc pas d’un droit absolu, les contraintes pouvant être de divers ordres : financier;  durée dans le temps; perturbation du fonctionnement d’une entreprise ou d’une institution; atteinte aux droits fondamentaux d’autres personnes etc. Enfin, il est tout à fait possible de refuser un AR ou d’en atténuer la portée en vertu de l’article 91 de la Charte des droits et libertés du Québec qui impose le respect des valeurs démocratiques, de l’ordre public et du bien-être des citoyens.

 

-         Il concerne l’individu et non le groupe auquel ce dernier appartient, ce qui ne signifie pas qu’un AR puisse faire forcément jurisprudence dans d’autres situations ou d’autres cadres.

 

-         Il n’est pas le seul outil de gestion harmonieuse de la diversité et de l’intégration; d’autres existent comme les programmes d’accès à l’égalité, la sensibilisation et l’éducation à la diversité.

 

-         Il est faux de prétendre que l’AR est imposé par les seuls tribunaux et Commissions des droits du Canada et du Québec. En effet, l’AR étant une manière civilisée de régler des conflits, la majorité des requêtes formulées par des individus se règlent à l’amiable sans qu’une tierce partie officielle ou judiciaire ait à intervenir, ce qui évite la judiciarisation du processus et sa possible exploitation négative par les médias.

 

Aussi faut-il espérer que l’on cessera bientôt :

 

-D’opposer l’accommodement raisonnable à la légalité pour se faire à l’idée qu’il en fait partie;

-De mettre en exergue les quelques cas controversés portés devant la Commission des droits de la personne et les tribunaux;

-D’exploiter de rares exemples de décisions peu justifiées ou irréfléchies (comme l’exonération de certains élèves de cours de musique sur la base d’une interprétation religieuse minoritaire et contestable);

-De croire que ce droit individuel s’applique à des groupes religieux ou autres;

-D’y inclure des arrangements ou des privilèges accordés à des groupes ou des communautés.

 

Conquête précieuse d’une société démocratique civilisée, régie par le droit et soucieuse du respect de différences susceptibles de se traduire par de la discrimination indirecte, l’AR gagne à être connu et respecté. C’est un outil précieux d’intégration.

 

Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas en débattre, à la lumière d’une laïcité en devenir, du nombre croissant de demandes d’AR et des mutations démographiques qui marquent de plus en plus le tissu social québécois… Pourvu que le débat soit aussi sérieux que serein, éclairé et honnête, et s’inscrive dans le cadre plus large des défis de la laïcité.

 

 

 

 

Pour en finir avec certains accommodements et des abus collectifs

 

Pour en finir avec le matraquage médiatique dont l’opinion publique vient d’être gavée ad nauseam au sujet de l’AR, il convient de rappeler aux individus tentés de formuler une demande d’accommodement raisonnable, tout comme aux personnes, institutions et entreprises devant y répondre, de faire preuve de discernement.

 

-Les premiers, et au premier chef ceux qui appartiennent aux communautés faisant le plus l’objet de discriminations, les Arabo-Berbères musulmans, ont le devoir impérieux de soupeser les conséquences de quelques unes de leurs requêtes sur l’ensemble de leur groupe. En effet, outre l’effet dévastateur de la médiatisation sur une communauté déjà fragile, il existe des cas où des employeurs échaudés ont carrément décidé de ne plus recruter de musulmans. Ce qui se traduit par davantage d’exclusion préjudiciable à toute la communauté. Nous sommes là en face d’une situation apparemment contradictoire du fait que de nombreux musulmans sont réticents à déposer plainte pour discrimination, alors qu’une minorité d’entre eux se lancent parfois sans réfléchir dans des demandes discutables d’AR. Un tel paradoxe ne peut s’expliquer que par la lenteur et les difficultés d’accession à une pleine culture de droit et d’exercice responsable des droits et obligations.

 

-Les seconds n’ont pas à céder sur des principes non négociables comme la dispense de certains cours  d’élèves dont les parents invoquent, à tort plus qu’à raison, des valeurs religieuses. Les lectures obscurantistes de l’islam n’ont pas à s’imposer au détriment de l’enseignement de la musique, obligatoire pour tous. Y renoncer aujourd’hui reviendrait à céder demain sur l’éducation physique, voire sur certains chapitres de biologie relatifs à la sexualité et à la reproduction.

 

-Les demandes d’arrangement ou de bon voisinage – ne relevant pas de l’AR – formulées par des groupes, doivent être évaluées avec la plus grande prudence par ces derniers au regard des valeurs de la culture publique commune comme, par exemple, l’égalité des sexes et la mixité. Certains  privilèges accordés en ce sens ou des abus tolérés sont perçus comme étant inéquitables en plus de contribuer à la  ghettoïsation. Ainsi doit-on déplorer une poussée, prévisible, de l’antisémitisme à l’occasion de la divulgation de la demande – qui a failli être acceptée!?! – de subvention étatique à 100% d’écoles privées  juives. Ou du fait que certaines d’entre elles s’abstiennent d’enseigner ce qui est obligatoirement requis par la Loi sur l’instruction publique. L’irresponsabilité dont font preuve certains groupes bat en brèche les tentatives d’apaisement.

 

 

La laïcité et les réticences de la société québécoise à accepter l’expression du religieux dans l’espace public

 

Hijab musulman, Hérouv et Souka juifs, turban et Kirpan sikhs…autant d’épisodes qui continuent, en dépit des jugements des tribunaux, à entretenir une vive opposition au sein d’une frange majoritaire de l’opinion publique québécoise. Faut-il s’étonner que ces questions posent problème au Québec bien plus qu’au Canada anglais? Rappelons-nous la controverse sur l’arbitrage religieux en Ontario qui a pris une ampleur telle au Québec – Assemblée nationale incluse! – que les Ontariens eux-mêmes en ont été pour le moins étonnés, sachant que la question ne se pose aucunement dans la Belle Province dont le Code civil interdit toute forme d’arbitrage, religieux ou non, en matière familiale…

 

 

 

Le Québec, une société bien distincte :

 

Certains vont vite en besogne et invoquent les difficultés de la société québécoise à intégrer les immigrants, particulièrement ceux qui ne sont ni blancs, ni chrétiens. En dépit de ce discours qui traverse des communautés vulnérables, victimes de discrimination en emploi – les musulmans et les Noirs – une telle lecture, même si elle peut rendre compte d’un certain seuil d’intolérance, reste superficielle dans la mesure où elle fait abstraction de l’histoire et de la sociologie.

 

Le Québec actuel, en effet, reste l’héritier récent d’une société relativement homogène, blanche, de langue française et de religion catholique qui a eu bien du mal à régler son contentieux avec sa minorité anglaise autrefois dominante, et qui se débat encore avec une « hypothèque » autochtone, le tout dans un environnement continental très majoritairement anglo-saxon. Avec sa Révolution tranquille, la société québécoise s’est rapidement sécularisée en entrant de plain pied dans la modernité. Parallèlement, la poussée migratoire, de plus en plus diversifiée et « haute en couleurs » se traduit parfois par l’affirmation d’identités qui se manifestent notamment par des pratiques et des signes religieux, et par des réclamations de droits d’exercice dans l’espace public. De plus, l’avènement des chartes des droits – celle du Québec et celle du Canada – a imprimé un virage qui garantit des droits aux membres des minorités. Dès les premières décisions de justice rendues en vertu des chartes, les réactions ont été vives et on a commencé à dénoncer ce nouveau mode de « gouvernement par les juges ».

 

Cela dit, il est primordial de rappeler que le Québec, qui a à gérer ses propres minorités ethnoculturelles et religieuses, se trouve dans la position peu confortable de devoir assumer sa propre condition de minoritaire au sein du Canada et du continent, de même que son statut constitutionnel par rapport à  la fédération canadienne. Enfin, il y a lieu de signaler, sans en exagérer la portée, la persistance d’une certaine influence française – la mère patrie de

référence – sur une partie de l’intelligentsia et des médias québécois dans le traitement des minorités, approche à saveur jacobine, centralisatrice et interventionniste, qui demeure en porte-à-faux avec la souplesse de l’héritage de Common Law, celui-là même qui a permis l’émergence  jurisprudentielle de l’accommodement raisonnable et sa mise en œuvre.

 

Un modèle  québécois de laïcité ouverte qui ne fait pas encore consensus :

 

En premier lieu, il est important de se souvenir que la laïcité au Québec et au Canada est le fruit d’une sécularisation « de fait » de la société et qu’elle n’a pas fait l’objet, comme en France, d’un choix politique officialisé; bien plus, la Constitution canadienne continue à faire expressément référence à la « suprématie de Dieu ».

 

La laïcité « à la québécoise » cherche à trouver sa propre voie par rapport au modèle français; elle vise à   consacrer clairement la neutralité de l’État vis-à-vis des croyances et des cultes, sans pour autant exclure toute expression religieuse de la sphère publique. Cependant, ce résultat de la mise en œuvre des chartes des droits rencontre des résistances quand les doléances de membres de groupes minoritaires sont de nature religieuse et  touchent à la condition – réelle ou fantasmée – de la femme, tout cela  renvoyant à la société les images fortes de son propre passé récent de lutte anticléricale et de gains pour la condition féminine.

 

C’est cette nouvelle culture juridique qui pose problème du fait qu’elle peine à susciter le consensus social requis au Québec. Un tel volontarisme juridique généreux  a du mal à faire évoluer les mentalités dans le sens voulu par les pouvoirs législatif et judiciaire dans une société démocratique soucieuse, en principe, du bien-être de ses minorités. Si cette évolution n’a pas connu de difficultés majeures dans le reste du Canada, il ne faut pas se surprendre qu’il en soit autrement au Québec où les conséquences des chartes des droits paraissent mettre plus de temps à atteindre un degré confortable d’acceptabilité sociale…À moins que le décalage persiste encore longtemps, ce qui n’est pas très sain pour la paix sociale, et  ce que, dans leur irresponsabilité, les médias et l’ADQ feignent d’ignorer en s’attaquant de front à l’accommodement raisonnable.

 

À l’évidence, le modèle québécois de laïcité ouverte ne fait pas encore partie de la culture publique commune du Québec, celle-là même à laquelle les immigrants sont invités instamment

– et de manière légitime d’ailleurs – à adhérer. Il est dangereux que certains s’opposent au cheminement vers une « laïcité d’intelligence » que le philosophe Régis Debray oppose à la « laïcité d’incompétence », celle-là même qui semble avoir atteint ses propres limites en France.

 

Entre multiculturalisme et inter-culturalité :

 

Ignorer les conditions qui expliquent les réticences de la société québécoise vis-à-vis de l’expression de droits réclamée par des personnes appartenant à des groupes minoritaires comporte le risque de juger injustement le Québec par rapport à la situation, fort différente, prévalant au Canada anglais où le multiculturalisme prend parfois une tournure communautariste. La question fondamentale que la persistance du décalage entre le droit et son acceptabilité sociale suscite est celle de la position de la société québécoise vis-à-vis du modèle canadien de multiculturalisme. Or l’on sait les fortes réserves et les critiques formulées depuis longtemps au Québec vis-à-vis du multiculturalisme, choix politique inséré dans la constitution canadienne et régi par la loi, ce qui se traduit par un engagement clair des  pouvoirs publics à cet égard.

 

En d’autres termes,  le Québec a-t-il l’ambition d’opter plutôt pour l’approche bien plus inclusive, mais autrement plus ardue de l’inter-culturalité, laquelle n’a rien à voir, il faut le préciser, avec l’assimilation? Dans l’affirmative, a-t-il les moyens de son ambition? Si le débat reste ouvert, il y a lieu d’éviter qu’il ne bute sur certains écueils comme :

-La prétendue absence de définition claire de la culture québécoise, alors que la « culture publique commune du Québec » s’impose de par ses éléments constitutifs connus;

-Le soi-disant flou entourant l’identité québécoise, comme si celle-ci devait absolument être délimitée avec certitude; or toutes les nations, y compris le Québec, ont une identité relativement bien définie, mais en constant devenir;

-Le matraquage que vient de subir l’AR.

 

 

 

 

Conclusion

 

Il faut espérer que la réflexion  que voudrait amorcer la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse sur la laïcité – éclairée par les travaux du Comité sur l’accommodement raisonnable dans le réseau scolaire, du Comité des affaires religieuses du ministère de l’Éducation, et du Conseil des relations interculturelles ­– puisse s’ouvrir au plus tôt et donner lieu à un réel débat de société. Nous devrions alors pouvoir, collectivement et de manière responsable, tourner la page à jamais sur le dérapage qui vient d’être infligé injustement à l’ensemble de la société, et faire face, enfin, aux vrais défis qui se posent déjà à la société québécoise.

 

 

Touhami Rachid RAFFA,

Carrefour Culturel Sésame de Québec

 

Québec, janvier 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Montréal, le 20 Décembre 2006

-Réponse à Dominique Avron par rapport à son article paru sur le site : Tolérance.ca

Par Salah Basalamah

Réponse à Dominique Avron par rapport à son article parut sur le site : Tolérance.ca, en date du 19 décembre 2006, dans la rubrique Médias, intitulé : L’autre histoire de Tariq Ramadan (à propos de sa biographie  de Mahomet)

 

L'article de D. Avron ignore totalement le sous-titre du dernier ouvrage de Tariq Ramadan: "Enseignements spirituels et contemporains". Il est clair par là que Ramadan n'a aucunement la prétention de se situer sur le terrain de ce que d'aucuns pensent être le seul terrain sérieux de discussion autrement dit celui de l'histoire au sens "scientifique", voire "académique". Mais bien plutôt de se situer sur ceux: 1) de la contribution à une introduction à l'islam, à une meilleure connaissance de la dimension spirituelle de l'apport du dernier prophète de l'islam si abusivement dénigré cette dernière année par des contempteurs de diverses tendances; et 2) de l'actualité justement qui, d'une part, rend compte d'une cristallisation de la critique des musulmans autour de l'un de ses fondements (le dernier prophète) et d'autre part qui montre à quel point les musulmans eux-mêmes ne sont pas sereins dans la façon de défendre rationnellement  la valeur de la figure la plus respectée de leur religion.

Si D. Avron pense que "la dimension prophétique  [est ...] respectable au même titre que les autres", alors je ne vois pas en quoi ce serait faire injure aux lecteurs que de leur proposer une réflexion de l'intérieur, et surtout à partir de la dimension spirituelle si profondément ignorée, sur l'objet de l'animosité à la fois des contempteurs et des plus fidèles de Mohammad.

L'extrémisme se trouve parfois là où on s'y attend le moins: le traitement de la vie de Mohammad (le mot biographie a probablement été évité pour une bonne raison) sous un angle autre que celui, unique et dogmatique (puisque l'alternative semble susciter une levée de boucliers), de l'histoire positiviste, devrait plutôt permettre aux lecteurs de comprendre pourquoi les musulmans défendent avec autant d'ardeur l'intégrité de cette figure. S'il n'est d'histoire que selon les "lois" de l'historiographie, alors tout le reste ne serait-il qu'hagiographies? Un peu court, non?

Ramadan raconte, dans le langage contemporain, le parcours spirituel d'un personnage qui compte beaucoup dans la vie d'un quart de la population de la planète mise au défi des soubresauts de son histoire, des troubles qu'elle connaît sur la scène internationale et des représentations belliqueuses qu'on en diffuse. N'est-ce pas là un effort louable de traduction des univers de référence pour les uns et les autres plutôt qu'une trahison (qui n'en est pas une) d'une discipline jalouse de protéger son domaine? Mais comme on le sait par l'adage consacré "traduttore, tradittore"... Tel est l'apanage de ceux qui se vouent à être des ponts entre leurs semblables: se laisser marcher dessus!

 

 

Salah Basalamah

 

 

Montréal, le 20 Décembre 2006

-Réponse à la chronique de Richard Martineau parue dans le journal de Montréal du 19 décembre 2006 sous l’intitulé : L’ennemie de la liberté ?

Par Présence musulmane Canada

Réponse  à la chronique de Richard Martineau parut dans le journal de Montréal du 19 décembre 2006 sous l'intitulé : L'ennemie de la liberté ?

 

Le ridicule de Richard Martineau est à la hauteur de l'invalidité de ses pseudo-arguments.

 

Être le petit-fils du fondateur des Frères musulmans ne peut en aucun cas constituer l'objet d'une récrimination. D'autant que Ramadan a toujours souligné qu'il n'en était pas membre et qu'on ne pouvait assimiler le contexte de l'Égypte sous la colonisation anglaise avec celui d'un musulman occidental d'aujourd'hui comme lui.

 

Le plus grave, c'est qu'un journaliste comme Martineau (qui n'est pas du genre à verser dans le sensationnalisme ni la mauvaise foi) prenne pour ultime référence livresque celle de Caroline Fourest qui a été, à plusieurs reprises, critiquées pour son journalisme idéologisé et son animosité irrationnelle dans la diabolisation de Tariq Ramadan, à l'instar d'un BHL avec lequel elle semble former une sorte d'union sacrée...

 

Belle leçon de démocratie et de liberté d'expression que le fait de sermonner une institution universitaire aussi respectable que l'UQAM dans sa défense indéfectible de la liberté de penser! Le scandale c'est l'appel à la censure à peine voilé de Martineau dans un des plus hauts lieux de la liberté de parole à Montréal!

 

   

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