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Le 10 Février 2007

Pour un « nous » concitoyen

Les derniers débats dont se sont emparés les médias québécois autour de l'accommodement raisonnable et de toutes les thématiques qui en ont dérivé ont démontré encore une fois la vivacité et l'émotivité avec lesquelles le peuple de la Belle province réagit aux questions qui mettent en jeu son identité. Présentées comme le lieu de discussion d'une destinée, d'une spécificité menacée, ces réactions deviennent parfaitement compréhensibles, pour autant qu'elles soient envisagées dans l'inclusion de tous ses membres. Or, le problème n'est pas tant de mettre l'animation du débat sur le compte de sa vitalité pour les Québécois que d'y voir plutôt l'occasion trop belle pour certains de jouer sur les sensibilités, à la fois actuelles et historiques, afin de nourrir les appréhensions et entretenir les peurs.

C'est que les débats sur les nombreux sujets sensibles que les derniers sondages ont suscités ne sont pas le seul résultat d'un intérêt naturel pour les questions de sociétés, mais également la conséquence d'un projet délibéré de consolider une conception particulière de la citoyenneté qui se veut protectrice de la culture et des « valeurs québécoises ». Ainsi, ces dernières ne seraient préservées que si les immigrants acceptaient : ou bien de laisser leurs cultures et leurs religions aux frontières du Canada, ou bien de « s'assimiler » aux choix des modèles d'identités de la société ambiante, de préférence celle d'avant l'âge de l'hyper-hétérogénéité et de la mondialisation la plus débridée. À entretenir une vision aussi immobiliste de la réalité sociale en devenir, on tombe forcément dans la nostalgie, l'illusion et, par conséquent, le déni le plus radical.

 

La mémoire refoulée

Lors de sa fameuse leçon de Ratisbonne de l'automne dernier, le pape avait fait l'apologie de la rationalité gréco-chrétienne comme étant l'un des traits dominants de l'identité de l'Occident laïc qu'il ne devrait d'ailleurs pas oublier. L'identité européenne, chrétienne par la foi et grecque par la raison, serait donc à concevoir par opposition à un islam présenté comme non-occidental, voire anti-occidental puisque présumé violent, impulsif et irrationnel intrinsèquement. Ainsi, il apparaît évident que, dans la bouche de la personnalité politique que représente le pape, la description de la mémoire occidentale n'est pas anodine. Elle est l'expression d'une vision sur l'histoire qui officialise le refus de reconnaître à l'islam de faire partie de la mémoire collective occidentale. Plus de sept siècles en Espagne, une présence active aussi bien dans le Nord que dans le Sud de la Méditerranée et la courroie de transmission principale du savoir au Moyen Âge. Et pourtant, l'islam est recalé au rang d'étranger, de corps exogène, encombrant et indésirable.

En voyant le « succès » dont fait preuve la manchette musulmane dans la presse et le paysage audiovisuel québécois, on se demande s'il n'y a pas lieu de constater une sorte de retour sur la place publique du refoulé religieux à travers celui, plus profond, du refoulé musulman. De fait, l'une des raisons de voir le discours islamophobique ou pour le moins islamo-aliénant se développer au Québec, c'est qu'il n'est pas reconnu à l'islam sa part légitime de participer de la mémoire de l'Occident.

 

L'illusion de la pureté

Un tel refoulement, s'il n'est pas généralisable, se construit cependant sur une représentation de soi plutôt dangereuse : l'illusion de la pureté. Une pureté à la fois ethnique, identitaire et surtout culturelle qui prend ses racines dans le même double binôme religieux (judéo-chrétien) et culturel (gréco-romain) européo-méditerranéen. Ce qui est remarquable, c'est de constater que cette illusion se contredit dans ce qu'elle présuppose elle-même puisqu'elle n'est pas constituée d'une origine unique ou pure, mais bien plutôt quadruple et, par conséquent, déjà hybride. Or, le refus de reconnaître l'islam comme une des composantes multiples de la mémoire de la civilisation occidentale n'est pas seulement une injustice à l'endroit de l'islam, il l'est surtout à l'endroit de ceux pour qui l'écart de vision demeure aussi important sur leur histoire au point de ne pas être en mesure de mettre en perspective les émois de leur présent.

Le métissage culturel et identitaire n'est pas qu'un constat tributaire des derniers développements de la mondialisation et du postmodernisme, mais également le processus naturel de fécondation mutuelle qui caractérise de tout temps les rencontres individuelle, collective ou intellectuelle des nations, des cultures et des langues. La réalité interculturelle du Québec ne serait qu'une nouvelle illusion si elle devait être relativisée à l'aune d'un rêve de pureté parfaitement réactionnaire et dénégateur.

 

La double intégration

Dans tous les débats, il est apparu évident que l'objectif ultime de la « tolérance » que certains, grands seigneurs, ont concédée à l'égard des immigrants est celui de leur intégration. On veut bien, par exemple, admettre les foulards à l'école pour que les jeunes filles musulmanes s'intègrent. Si c'est bien le cas dans les faits, il reste que l'effort d'intégration ne semble être exigé que d'un seul côté, alors que de l'autre, on « tolère ».

Ainsi, les institutions démocratiques ne seraient plus le cadre de l'application des principes d'égalité et de justice - qui exigent de tous les citoyens de se conformer aux droits et devoirs qui leur incombent -, mais le lieu d'accueil qui souffre la présence des intéressées en attendant qu'elles s'adaptent et, on l'espère, fassent montre de civisme en quittant ce qu'on ne cesse d'interpréter autoritairement comme un signe de sexisme et de soumission. Si bien qu'il n'est pas question d'effort d'intégration du côté de la « société d'accueil », mais seulement l'affectation d'une tolérance généreuse, quoique temporaire, pour celles qui doivent en fin de compte se conformer aux « valeurs québécoises ». Quelles sont-elles d'ailleurs ? Celles que consacrent les institutions démocratiques ou plutôt celles reformulées par le rêve persistant d'une homogénéité infondée ?

S'il y a le moindre espoir d'assumer pleinement le statut de terre d'immigration, ce ne sera certes qu'en promouvant une « double intégration » : pour les musulmans québécois d'agir en citoyens (respecter les lois et s'ouvrir à la société locale) et pour leurs concitoyens de mieux les connaître (écouter et côtoyer).

 

Après l'intégration

Si l'intégration reste une réalité qui s'impose tant que le Canada continue d'accueillir des immigrants, il n'en est revanche plus question lorsque la deuxième et la troisième générations de musulmans et de musulmanes ainsi que des centaines de convertis se réclament encore de l'islam et tiennent à leur identité religieuse comme une des composantes de leur identité de fait multiple. Y aurait-il un monde après l'intégration ?

Si ce vocable ne convient plus pour les musulmans nés au Québec, il n'est pas moins impropre pour tous ceux qui ont compris que la citoyenneté véritable tient dans l'engagement actif en faveur du développement social et du progrès des mentalités vers un vivre-ensemble débarrassé des suspicions et des appréhensions entretenues. La « participation » - en tant qu'individus musulmans - pour le bien du plus grand nombre, que ce soit à travers le politique, le social, l'économique ou le culturel ; telle est l'exigence citoyenne qu'il faut désormais défendre pour sortir des ornières de l'aliénation forcée où le discours dominant semble la confiner. L'étranger ne serait pas seulement celui qui vient d'ailleurs, mais également celui qu'on ne connaît pas ou qu'on ne veut pas connaître, même si on le côtoie depuis des années…

 

Un débat démocratique et éthique

En somme, un tel projet de société où le désir du vivre-ensemble n'est pas qu'une disposition « bonasse » ou un « aplatventrisme » masochiste, mais le signe d'une intelligence sociale et de bon voisinage pluralistes, ne peut aboutir qu'en étant extrêmement exigeant sur la manière de conduire les débats. Toutes les discussions que nous avons entendues ces derniers temps ont, certes, le mérite d'avoir eu lieu, mais on ne sait que trop à qui sert, pour certaines, de présenter des réponses critiquées et critiquables à plus d'un titre et d'une manière aussi peu respectueuse de soi-même, de l'opinion publique et de l'éthique de l'information.

Si l'on souhaite vraiment se rapprocher, mieux se comprendre et s'accorder sur les conditions de ce vivre-ensemble que toutes les parties appellent de leurs vœux, il est nécessaire que l'on prenne conscience, de part et d'autre, que le seul espace de convergence possible demeure celui de la concitoyenneté. Autrement dit, la conscience véritable que le « nous particulariste » que l'on ne cesse d'entendre de tous bords n'est en réalité qu'un seul, un « nous commun », large et inclusif des tous les Québécois et Québécoises quelles que soient leurs appartenances religieuses ou non. L'éthique concitoyenne est en effet celle qui nous permet à chacun de dépasser nos ghettos intellectuels respectifs, de trouver l'expression d'un universel commun et d'œuvrer aujourd'hui pour le Québec de nos enfants.

 

 

Salah Basalamah

Présence Musulmane Canada

 

 

 

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